Astrid, une reine trop tôt disparue

Fin août 1935. On était à une encablure de la fin des vacances et en Belgique, tous les esprits se concentraient déjà sur la rentrée, lorsqu’une incroyable nouvelle tomba sur le fil des agences de presse : Astrid, qui n’était la reine des Belges que depuis 18 mois, avait trouvé la mort en Suisse, dans un accident de voiture sur les bords du lac des Quatre-Cantons.

Astrid, une reine trop tôt disparue
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Christian Laporte

Évocation

Fin août 1935. On était à une encablure de la fin des vacances et en Belgique, tous les esprits se concentraient déjà sur la rentrée, lorsqu’une incroyable nouvelle tomba sur le fil des agences de presse : Astrid, qui n’était la reine des Belges que depuis 18 mois, avait trouvé la mort en Suisse, dans un accident de voiture sur les bords du lac des Quatre-Cantons. L’émotion fut d’autant plus forte dans le pays que ce décès tragique survenait aussi à peine un an et demi après la mort accidentelle du roi Albert Ier à Marche-les-Dames. Mais la Belgique pensait aussi à la perte cruelle d’une mère pour trois petits princes et d’une épouse tant aimée pour son Roi, qui était alors au sommet de sa popularité.

Septante-cinq ans après, le souvenir de notre quatrième Reine reste toujours très vif en Belgique et il n’est pas exagéré de dire qu’Astrid est une figure mythique de la monarchie, à l’instar du Roi-Chevalier, qu’elle suivit de peu dans la mort. C’est aussi la seule reine qui fit l’objet de films romancés, et même d’une comédie musicale !

Retour sur une personnalité peu commune avec le Pr Christian Koninckx (VUB), qui est aussi un spécialiste des monarchies d’Europe du Nord.

"Le 31 juillet 1935, le roi Léopold et la reine Astrid étaient partis en vacances d’abord dans les Dolomites, puis au lac de Garde, et ils les terminèrent au lac des Quatre-Cantons. Presqu’à la fin de leur séjour, ils avaient quitté la Villa Haslihorn et décidèrent de faire encore une excursion le 29 août. Le Roi était au volant d’une toute nouvelle Packard 120 lourdement chargée. La reine Astrid était assise à ses côtés à l’avant, alors que le chauffeur avait pris place sur un siège du spider. Sur la route de Lucerne à Zürich, après peut-être un moment d’inattention qui pouvait être attribué à un coup d’œil sur la carte qui se trouvait entre les mains de la Reine, le Roi avait voulu redresser son véhicule et donna un brusque coup de volant.

La route était hélas glissante "La voiture dérapa sur l’asphalte, se retrouva dans un verger à travers la brèche d’un parapet, percuta encore un arbre avant de se retrouver dans les roseaux sur la rive du lac. Le Roi et la Reine avaient été éjectés de la voiture. Sa tête ayant heurté un arbre, la Reine souffrait d’une fracture du crâne et d’une plaie profonde au visage. Elle ne survécut pas au choc alors que Léopold III était blessé au genou, au bras et à la main "

Le lendemain, la dépouille mortelle fut rapatriée en train en Belgique. Pendant trois jours, des milliers de Belges lui rendirent hommage au Palais de Bruxelles. Ses funérailles solennelles eurent lieu le 3 septembre en la collégiale qui allait devenir la cathédrale de Bruxelles. Un moment d’intense émotion dont on a gardé de poignantes traces par l’image mais aussi par le son, grâce au reportage de l’INR, l’ancêtre de la RTBF, assuré par Theo Fleischman et Paul M.G. Lévy.

La reine Astrid entrait dans la légende nationale et même universelle avec ce dernier adieu. "Ses funérailles furent exceptionnelles. L’ambiance dans laquelle elles eurent lieu n’a sans doute eu d’égal que celles du roi Baudouin" constate le Pr Koninckx.

Dans sa trop courte vie, Astrid, fille de Carl de Suède et d’Ingeborg du Danemark, qui était née le 17 novembre 1905 à Stockholm, avait connu une formidable métamorphose. La jeune fille anxieuse et timide qui avait eu une maladie d’enfant persistante se réfugiait de manière presque maladive dans les jupes de sa mère et de ses sœurs, et elle avait pour cette raison bénéficié d’un enseignement privé à la maison. Puis inscrite dans une école réputée, elle n’y resta qu’un trimestre, rentrant tous les jours chez elle en train plutôt que d’y rester interne. En fait, la jeune princesse ne se sentit heureuse qu’en suivant des études de puéricultrice, puis en fréquentant une école ménagère qui préparait les jeunes filles bourgeoises à la vie conjugale.

Il est vrai que la famille du frère du roi de Suède se caractérisait par une grande simplicité. Par principe et par tradition familiale, mais aussi parce que la banqueroute d’une banque danoise avait mis pendant quelque temps le prince Carl dans une situation financière pour le moins délicate.

En fait, tout en étant heureuse parmi les siens, Astrid s’était véritablement épanouie en devenant Princesse royale puis reine des Belges. "Son cousin, le prince Vilhelm avait bien décrit cette transformation " poursuit notre interlocuteur.

"Brusquement, elle s’éleva à la hauteur des tâches et des devoirs imposés par sa charge, non seulement avec la conscience très nette de ses responsabilités, mais avec la certitude aussi de pouvoir les assumer. En un court laps de temps, son caractère s’était développé profondément. On le dut à ses nouvelles obligations formelles, mais sans doute encore plus à sa vie d’épouse puis de mère."

Citant encore le prince Vilhelm, Christian Koninckx constate qu’il n’avait pas échappé à celui-ci qu’il y avait un contraste entre "son foyer modèle et le desséchant cérémonial de la Cour et des obliga tions officielles qui s’arrêtaient au seuil de sa porte".

Celle qui devint la reine des Belges "était avant tout, par-dessus tout, une femme aimante qui livrait tout son cœur sans jamais rien demander en échange et qui éprouvait le besoin si foncièrement humain de vivre dans le cercle intime de ceux qui lui étaient chers".

Lorsque Cupidon frappa, l’on pensa longtemps et jusqu’à il n’y a guère que c’est la reine Elisabeth qui avait été à la manœuvre pour rapprocher son fils des princesses suédoises.

"La reine Marie-José rapporta encore cette version dans son ouvrage sur ses parents, mais il semble bien que le prince Léopold avait bel et bien choisi lui-même celle qui devait partager son existence. Il avait donc probablement circonvenu sa mère pour aller en Suède faire la connaissance d’Astrid."

Le mariage civil de Léopold et d’Astrid avait été célébré au palais royal de Stockholm le 4 novembre 1926, et une cérémonie de mariage religieuse, consistant en fait en une bénédiction nuptiale œcuménique, eut lieu à Sainte-Gudule, six jours plus tard. L’amour ne connaît pas de frontières religieuses, mais, tout comme plus tard le mariage d’Albert et de Paola suscita quelques polémiques, celui-ci fut aussi particulièrement discuté puisque Léopold était catholique alors qu’Astrid était protestante. Le pape Benoît XV ne cacha pas son mécontentement, car l’époque n’était pas encore tout à fait à l’union des Eglises et la presse catholique belge ne montra pas là non plus son visage le plus tolérant

Mais qu’à cela ne tienne, l’arrivée officielle d’Astrid à Anvers le 8 novembre 1926 emporta définitivement toutes ces résistances et réticences. Et surtout, les retrouvailles spontanées entre les deux jeunes époux alors qu’ils avaient gagné la Belgique chacun de leur côté en bateaux séparés. Mieux, celui qui amena la Princesse, le fameux cuirassé Fylgia, avait dû jeter l’ancre au coude d’Oosterweel et attendre l’arrivée de la famille royale belge avant de pouvoir accoster au débarcadère d’Anvers !

Le "baiser venu du nord" fit entrer définitivement la Princesse dans le cœur des Belges. Et cet attachement ne fit que croître après que l’on eut appris que la jeune princesse s’occupait elle-même de certaines tâches ménagères. Ce qui n’était pas habituel à la Cour de Belgique. Qui plus est, elle veillait aussi personnellement à l’éducation de sa fille Joséphine-Charlotte, avec qui elle faisait de longues promenades, n’hésitant pas à se mêler en toute détente à la foule.

En devenant Reine, Astrid allait devoir remplir bien davantage d’engagements officiels, mais elle continua de s’en acquitter avec un grand dévouement.

"La preuve la plus marquante de cet engagement allait être donnée par ce que l’on a appelé l’Appel de la Reine" commente Christian Koninckx.

"La crise économique mondiale de l’entre-deux-guerres n’épargna pas la Belgique. Fin janvier 35, le Roi avait reçu en audience des chômeurs qui vinrent lui expliquer la gravité de leur situation matérielle et la détresse de leurs familles. La reine Astrid fut tellement marquée par ces précisions qu’elle interpella le ministre Henri Jaspar, qui présidait le comité national d’aide. Elle lui annonça qu’elle ouvrait le palais Bellevue - où elle avait résidé au début de son mariage - pour y accueillir les dons de la population en faveur des nécessiteux. Ce faisant, elle s’inspira sans doute d’une initiative de ses propres parents qui, en août 1914, avaient transformé leur résidence de Stockholm en atelier pour soutenir l’action de la Croix-Rouge en faveur des victimes de la Première Guerre."

L’Appel de la Reine donna lieu à un énorme élan de solidarité nationale et l’appui de la Croix-Rouge ainsi que de l’Œuvre nationale de l’enfance. La jeune Reine ne se contenta pas de solliciter l’aide de ses compatriotes, elle s’impliqua aussi personnellement dans l’action en suivant de près la réception des dons, mais aussi leur triage et la confection des colis.

Et pour s’assurer du suivi de l’opération, elle se rendit aussi un peu partout dans le pays à la rencontre des familles marquées par la grande dépression économique et sociale.

Sa grande amie, Anna Sparre rappela dans l’ouvrage qu’elle lui avait consacré "cette ferme volonté qu’avait Astrid de s’investir sincèrement dans son approche des gens à une époque où les bains de foule n’étaient pas encore usuels. Malgré les craintes de certains milieux de la Cour, la Princesse s’écartait de plus en plus souvent du schéma imposé. Elle s’arrêtait pour faire la connaissance de femmes et d’enfants, d’ouvriers et de personnes âgées, franchissant le seuil des maisons situées sur la route et s’asseyait parfois dans la cuisine d’une petite vieille, mettant sa main dans la sienne en souriant et en bavardant gentiment. Elle craignait qu’on ne lui montre que le bon côté des choses "

"Bien que sa vie fut fort brève, Astrid a néanmoins parfaitement réussi à incarner la monarchie, à remplir son rôle tel que les Belges le souhaitaient. C’est sans doute l’ultime raison qui explique pourquoi Astrid est demeurée inoubliable" conclut de son côté Christian Koninckx

En 1905, à l’occasion du centenaire de sa naissance, l’association royale Le musée de la Dynastie avait publié chez Racine une intéressante étude faite de diverses contributions originale et organisé une expo au Palais royal.


Double hommage royal à Briquemont et à KüssnachtCérémonies. Albert II n’a pas réellement connu la reine Astrid. Etant décédée alors qu’il n’avait pas encore un an, le Souverain actuel n’a pas de souvenirs d’enfance de sa mère et ce n’est pas dévoiler un secret d’Etat que de préciser que cette absence a marqué et marque toujours le chef de l’Etat. C’est donc avec une grande émotion qu’il avait participé en 2005 à l’inauguration de l’exposition consacrée à la reine Astrid au Palais royal à l’occasion du centenaire de sa naissance. Ce n’est pas par hasard non plus s’il a voulu se rendre très rapidement en Suède dans le cadre de ses visites d’Etat. Et ce n’est pas davantage surprenant que les liens entre les deux familles royales soient devenus très étroits au cours de ces 15 dernières années. Ainsi, toute la famille royale était présente le 19 juin dernier au mariage de la princesse Victoria. Ce samedi 28 août, le Roi participera à la traditionnelle messe du souvenir célébrée à la chapelle de Briquemont près du domaine de Fenffe, et ce dimanche, il se rendra sur les lieux du drame à Küssnacht pour un hommage plus solennel sur ce petit coin de territoire belge, malgré lui, sur le sol suisse. C.Le