Croquis de justice: un faux naïf et un vrai colérique

Le juge voit défiler de vrais énergumènes. Comment ne pas rire ? Audience.

Annick Hovine
Croquis de justice: un faux naïf et un vrai colérique
©Devoghel

Le cheveu gominé, une farde sous le bras, Farid (*) patiente au fond de la salle. Il n'était pas là en début d'audience ; son avocate est passée pour dire qu'elle n'avait plus reçu aucun signe de lui depuis mai, et forcément, aucune instruction. Le président l'interpelle. "A quelle heure êtes-vous arrivé ?" L'autre : "A 9h20". Mais l'audience commence à 8h45 précises. "Je sais, mais je suis venu à pied." Il fallait partir plus tôt, tance le magistrat.

La suite vire au sketch. "Mais je ne suis pas venu pour ça. Je ne savais pas qu'on m'attendait… J'étais là pour régler des amendes et on me dit qu'on m'attend au tribunal correctionnel. J'étais même pas au courant !" C'est un hasard, en quelque sorte, que le prévenu soit présent à l'audience qui le concerne. En avril, le parquet avait requis quarante mois de prison contre lui. Le président avait fixé une date-relais pour lui permettre de trouver un avocat. Il consulte le dossier. Farid ne s'était pas présenté à l'audience suivante, le 26 mai. L'intéressé corrige. "J'étais incarcéré : j'avais été placé sous mandat le 20. J'ai été extrait de la prison, mais je suis resté en bas (dans une cellule du sous-sol du palais de justice, NdlR), à cause d'une alerte à la bombe. On m'a ramené à la prison. J'ai écrit au greffe pour demander quoi, mais on ne m'a pas répondu".

Il tombe des nues

Entre-temps, Farid a été libéré, le 13 août. Ce qui lui laissait du temps pour s'inquiéter de son affaire correctionnelle pendante, relève le magistrat. Le prévenu lâche un gros soupir. "Je suis en train de courir pour mes amendes, m'inscrire au CPAS, tout ça…" N'empêche, c'est comme ça qu'on se fait juger par défaut et qu'on revient ici avec des bracelets, objecte le magistrat.

Farid prend un air accablé, lâche un second soupir. "Je n'ai plus besoin de ça", dit-il. Le substitut intervient : un nouveau dossier d'instruction est ouvert, depuis deux semaines, au parquet de Hal-Vilvorde contre Farid. L'intéressé tombe des nues. "Ah bon ? Je ne suis pas au courant. Pourquoi ? J'ai rien fait depuis que je suis sorti de prison !"

Vol et fraude informatique, éclaire le substitut. Il fronce les sourcils, réfléchit. Ah oui, ça lui dit quelque chose : il a effectivement été convoqué par la police de Bruxelles pour une histoire de cartes de banque volées qu'il aurait "soi-disant" utilisées après en avoir trafiqué le code…

Les mots magiques

Ce n'est pas l'objet de la présente audience. "Je reprendrai contact avec mon avocate par après…" Le président fait mine de s'énerver. "Pourquoi toujours plus tard ?" L'autre s'empresse d'écraser : "Je suis désolé…" Le magistrat continue sur sa lancée : "Il fallait commencer par là : je suis désolé ! Il y a des mots magiques : bonjour, au revoir, merci, s'il vous plaît… C'est comme ça qu'on se remet en route dans la vie" . Il grommelle. "Là, j'ai l'impression d'avoir plus une casquette d'assistant social que de juge. Ça ne durera pas : je vais remettre l'autre, qui me tient plus chaud."

Debout devant le tribunal, Farid ne bronche pas. Il attend la suite. Le magistrat extrait quelques feuilles du dossier. Le prévenu répond laconiquement aux questions. Oui, il habite toujours à la même adresse. Oui, il a effectué jusqu'au bout la peine de travail de cent quatre-vingts heures dont il avait écopé pour un dossier de stups. "J'ai tout fait et je viens de commencer l'autre." Trois cents heures pour un vol avec violence. "C'est mon troisième jour : je travaille dans une cantine sociale. Si vous m'accordez un délai, je vais vite régler ça avec mon avocate." Bon, OK, rendez-vous dans huit jours. "C'est l'ultime remise, vous comprenez ? La vraie dernière !" lance le président. L'autre file, en courant.

Pas commode

A son tour sur le banc des prévenus, Louis (*), un ouvrier du bâtiment, grand et baraqué, trépigne. Nerveux, il croise les jambes, prend un papier, se penche en avant, s'agite. L'homme, délégué syndical dans une entreprise de construction, n'a pas l'air commode.

Il s'énerve quand l'avocate de la partie civile affirme que sa société avait voulu le virer après les faits mais qu'elle s'était ravisée, vu les coûts élevés de licenciement d'un travailleur protégé. Il proteste, éructe. "Vous devez garder votre calme, je vous l'ai déjà dit", l'interrompt le président. Le prévenu se rassied sur son banc. Il doit répondre de coups et blessures volontaires.

La scène se passe un matin. Une barrière, placée à moitié sur le trottoir, tente de dissuader les voitures d'emprunter une petite rue d'Ixelles. En cause : un gros chantier et un échafaudage qui déborde. Une dame s'engage malgré tout dans la rue où se trouve l'hôtel trois étoiles qu'elle dirige. Elle roule au pas, contourne l'ouvrier par la gauche. Un peu plus loin, elle remarque dans son rétroviseur que l'homme est étendu sur la chaussée. Elle arrête son véhicule et va s'enquérir de son état.

Coups de poing dans la figure

L'homme se relève brusquement et lui flanque deux coups de poing dans la figure. Elle tombe à terre. Selon le prévenu, la dame l'aurait heurté avec sa voiture - mais pourquoi n'a-t-il pas déposé plainte ? - le blessant à la jambe - mais pourquoi a-t-il refusé qu'on appelle une ambulance ?

L'hôtelière dément avoir touché l'ouvrier. Et aucun certificat médical ne vient confirmer les dires de Louis. En revanche, un médecin a constaté que l'arcade sourcilière de la victime était tuméfiée et gonflée. La dame, qui a aussi eu une commotion cérébrale, a été mise en incapacité de travail pendant six jours. Elle réclame 5 000 euros de dommage moral. Louis bout toujours sur le banc. Il reconnaît juste lui avoir donné "une petite gifle" et sollicite une peine de travail. Son sort sera scellé le 5 novembre.

(*) Prénoms d'emprunt.

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