Deux profs agressés chaque semaine dans nos écoles: "La violence est moins verbale mais de plus en plus physique"
Insultes, coups, le métier d'enseignant est plus dangereux qu'il n'y paraît. Même les parents n'hésitent plus à user de la violence.
- Publié le 28-10-2016 à 06h34
- Mis à jour le 28-10-2016 à 06h49

Insultes, coups, le métier d'enseignant est plus dangereux qu'il n'y paraît. Même les parents n'hésitent plus à user de la violence. La violence grave dans les écoles est aujourd'hui une réalité presque quotidienne dans les établissements bruxellois et wallons. En témoignent ces chiffres inquiétants : selon le SPF Santé publique (via Medex, qui s'occupe de l'absentéisme chez les fonctionnaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles), 68 enseignants ont été mis en arrêt de travail suite à une agression pour l'année 2015.
Parmi ces dernières, 16 ont été uniquement verbales et 18 (physiques et verbales) ont été commises par des parents d'élève.
Un chiffre élevé et interpellant (cela représente près de deux agressions graves par semaine pendant l'année scolaire), mais qui n'est que la partie visible de l'iceberg.
Bon nombre d'agressions ne mènent en effet pas à un arrêt de travail et une bonne partie ne remontent même jamais aux oreilles des directeurs et de l'administration.
Mais malgré leur importance, ces données ne surprennent en aucun cas Joseph Thonon, secrétaire général de la CGSP-Enseignement. "Les conditions de travail des enseignants ont eu tendance à se dégrader ces dernières années. Fait aggravant : le turn over est très important dans les écoles dites difficiles . Ainsi, les plus jeunes professeurs sans expérience se retrouvent très rapidement dans des classes où il est plus difficile de se faire respecter. Sans compter que leurs aînés ont rarement le temps de les prendre sous leur aile pour les aider…"
Il ajoute : "Ces jeunes manquent de préparation. Il faut savoir que la gestion de groupe n'est quasiment pas abordée pendant leur formation. Ils ne sont donc pas prêts à se retrouver face à des élèves difficiles. Ce point est d'ailleurs abordé dans le Pacte d'excellence sur lequel nous sommes en train de travailler".
Et les parents dans tout ça ? Comment se fait-il qu'ils se retrouvent eux aussi dans la peau de l'agresseur ? "Nous sommes aujourd'hui dans un vrai marché scolaire. L'école est devenue un produit et les parents des clients. Ils ont donc des attentes très élevées et se comportent comme des rois, s'énervant parfois quand les choses ne leur conviennent pas", conclut M. Thonon.
Des équipes mobiles d'intervention très sollicitées
Quand ils font face à des situations trop difficiles avec leurs élèves, les enseignants peuvent demander à leur direction de solliciter l'intervention d'équipes mobiles. Ces dernières, gérées directement par la Fédération Wallonie-Bruxelles, sont composées d'intervenants extérieurs de l'école (notamment des éducateurs).
Leur mission est simple: tenter par tous les moyens de désamorcer les conflits avant qu'ils ne dérapent, dans un sens comme dans l'autre. Ils peuvent intervenir dans différents cas de figure : absentéisme scolaire, décrochage, situation de crise… Le grand défi pour eux est de réussir à renouer le dialogue entre les différentes parties, ce à quoi ils tentent de parvenir à l'aide d'activités réalisées en classe.
Des groupes d'intervention qui sont particulièrement bienvenus pour des directions et des enseignants débordés. Selon l'administration, ils ont été appelés 235 fois en 2015, soit près d'une fois par jour pendant l'année scolaire.
Avant de passer par ces équipes mobiles, les enseignants peuvent opter pour une solution plus rapide : le numéro vert Assistance écoles. Il permet aux acteurs du monde de l'école de trouver à la fois une oreille attentive à laquelle exposer ses problèmes de violence ainsi qu'une source importante d'information sur les procédures à suivre en cas de problème.
Pendant l'année 2014-2015, les équipes du numéro vert ont traité 335 dossiers.
"Le prof n'a plus l'autorité naturelle qu'il avait avant"
Marc Évrard, ancien directeur de l'Athénée Royal de Forest.
1. La violence est-elle un phénomène plus fréquent qu'avant dans nos écoles ?
"La violence a toujours existé dans les établissements scolaires. Mais avant, elle était plus souvent verbale. Depuis quelques années, elle est devenue de plus en plus physique. Les jeunes n'hésitent plus à aller au contact. Même s' il faut relativiser. Les faits graves restent tout de même relativement rares."
2. Comment expliquer ce constat ?
"Je pense que les élèves, et ce n'était pas le cas auparavant, sont beaucoup plus exposés à la violence via la télévision, les journaux ou encore leur smartphone. La violence s'est banalisée et les jeunes ont le sentiment de pouvoir tout faire. Quand je vois qu'aujourd'hui, il y a des chefs de bande de 8 ans dans les écoles fondamentales, cela me désole."
3. Les enseignants doivent-ils être plus durs avec leurs élèves ?
"Les jeunes profs ont la vie dure mais je les trouve un peu fleur bleue. Ils ne se rendent pas compte que le métier comporte des risques et font copain-copain avec les jeunes, ce qui leur fait perdre toute autorité ! En fait, ils s'imaginent que le simple fait d'avoir le statut d'enseignant suffit pour être respecté… Ils se doivent de changer d'attitude s'ils veulent réussir à tenir leur classe."