Interdiction de l'abattage rituel: "La crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale" pour les juifs de Belgique
La communauté juive de Belgique est en colère. Le mot est faible : l'interdiction annoncée de l'abattage rituel à partir de 2019 aussi bien en Flandre qu'en Wallonie - la Région bruxelloise doit encore se positionner - est perçue comme une atteinte directe à la liberté de culte.
- Publié le 06-04-2017 à 06h31
- Mis à jour le 06-04-2017 à 09h44

Les responsables religieux juifs redoutent une emprise politique sur la liberté des cultes israélite et musulman. Ils plaident pour un compromis maintenant l'abattage traditionnel. La Région de Bruxelles-Capitale ne s'est pas encore déterminée. Rencontre. La communauté juive de Belgique est en colère. Le mot est faible : l'interdiction annoncée de l'abattage rituel à partir de 2019 aussi bien en Flandre qu'en Wallonie - la Région bruxelloise doit encore se positionner - est perçue comme une atteinte directe à la liberté de culte. La sienne mais aussi celle des musulmans. L'intransigeance manifestée, ces derniers jours, au Vlaams parlement comme au Parlement wallon est même perçue comme "la crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale". L'émotion dépasse les seuls juifs pieux. Le très non religieux Centre communautaire laïc juif a estimé sur son site qu'il y a sérieusement péril démocratique dans la maison commune belge : "Même si comme juif laïque on ne se soumet pas aux 613 commandements, on y voit une mesure visant à présenter injustement les juifs et les musulmans pratiquants comme des barbares."
Symboliquement, le président du Consistoire central israélite, Philippe Markiewicz, et le Grand Rabbin de Bruxelles Albert Guigui ont tenu à recevoir "La Libre" à la Grande Synagogue, lieu de dialogue interreligieux et de parfaite intégration politico-philosophique afin d'exprimer de réelles craintes pour l'avenir.
En cause : un refus évident dans le chef des décideurs politiques flamands comme wallons de prendre en compte la dimension cultuelle de l'abattage rituel mais aussi une série de propos polémiques qui les ont atteints directement. Avec, en filigrane, un rappel dérangeant : lorsqu'il a lancé les mesures anti-juives, l'occupant nazi a d'abord interdit l'abattage rituel…
Dans le parcours d'intégration…
"Ne tournons pas autour du pot : c'est une crise sans précédent, la plus grave même depuis la Seconde Guerre mondiale", s'emporte Philippe Markiewicz, effaré par certains propos politiques étonnants : "Lorsque Geert Bourgeois en a parlé, il a fait un rapprochement avec la politique et le parcours d'intégration des immigrés. Les juifs, des immigrés récents en Belgique ? Mais le Consistoire a été créé sous Napoléon voici près de 210 ans. Vous pouvez vraiment imaginer que les juifs ne sont pas intégrés ? Dans cette synagogue, six générations de ma famille sont venues se recueillir !"
Albert Guigui renchérit : "Parmi les Nobel belges, au moins trois avaient des racines juives, sans parler de tout ce que la communauté a apporté à ce pays depuis des siècles. Ces propos sont un retour en arrière inquiétant."
Le bien-être animal avant le culte
Mais ce sont aussi les attaques directes à l'encontre de la religion juive qui les ont fait sursauter : "Le 20 mars dernier, à Namur, la députée régionale MR mais aussi présidente du Sénat, Christine Defraigne, a clairement laissé entendre lors de la commission de l'Environnement, de l'Aménagement du territoire et des Transports que le bien-être animal devait prévaloir sur tout acte de culte. Josy Arens (CDH) a quant à lui vu dans l'abattage rituel une barbarie qui n'est plus acceptable dans une société évoluée comme la nôtre."
Nos deux interlocuteurs déplorent aussi "deux poids, deux mesures" : "Du côté flamand, la communauté juive a été entendue mais au Parlement wallon, on nous a déjà dit qu'avant la décision finale, on ne consulterait que la fédération des producteurs de viande et le conseil wallon du bien-être animal dans lequel siège… Gaïa dont on semble vouloir suivre aveuglément la ligne de conduite." Philippe Markiewicz et Albert Guigui se demandent aussi si… "une vache wallonne vaut autant qu'une vache française". "Mais oui, au Parlement wallon, on a laissé entendre qu'on pourrait importer des animaux abattus rituellement à l'étranger. C'est encore plus absurde. A moins qu'à terme, toute l'Union européenne se mette à suivre nos législations."
Un compromis est encore possible
Les deux responsables communautaires osent cependant encore espérer un retour du bon sens. Et une solution qui tienne compte à la fois du bien-être animal et de la liberté de culte.
Non sans rappeler que "l'abattage selon le rite religieux, la 'Chehita', réduit autant que faire se peut la souffrance animale, conformément à une exigence et une pratique multimillénaires décrites dans la Bible (la Torah), le Talmud et le Choulhan'Arouch, le code de lois juives".
Mieux : "une approche scientifique des techniques montre que la méthode juive a de très bonnes références et est très performante pour limiter la souffrance animale". Ainsi si "l'incision de la gorge est effectuée très rapidement, la section des artères carotides et des veines jugulaires entraîne aussitôt une hémorragie rapide et massive. Et l'animal perd vite conscience sans avoir eu le temps de ressentir de la douleur."
Ajoutons à cela que si les préceptes de respect des compagnons des hommes dans les textes bibliques pourraient faire considérer la Torah comme la première société protectrice des animaux, les responsables juifs religieux insistent sur le respect de règles très strictes dans cette optique lors des abattages.
Tous végétariens ?
Philippe Markiewicz et Albert Guigui font encore remarquer que "tous les opérateurs sont des techniciens hautement qualifiés issus d'une formation de base d'au moins cinq ans et d'une formation professionnelle complète de trois ans et sont contrôlés de près par les rabbins. Nous pourrions comprendre qu'on les soumette à un contrôle officiel de compétence mais, selon nous, un rabbin a le droit de manger cachère tous les jours."
A moins, concluent-ils, que nos autorités interdisent définitivement la consommation de toute viande chez nous : "Si on devait imposer une telle mesure, oui, nous deviendrons tous végétariens mais d'ici là, la liberté du culte reste un principe incontournable de la Belgique démocratique."
Les musulmans ne renoncent pas mais sont prêts à discuter
L'Exécutif des musulmans de Belgique est sur la même longueur d'onde que le Consistoire central israélite. Il l'a rappelé après avoir pris connaissance de l'accord du gouvernement flamand du 29 mars 2017 sur l'interdiction de l'abattage sans étourdissement préalable à partir du 1er janvier 2019. Une rumeur tenace prétendait que l'EMB s'était rallié à la méthode de l'étourdissement. "Nos concitoyens de confession musulmane accordent une grande importance au bien-être animal. Un principe du reste inscrit dans l'essence même de la philosophie et des pratiques islamiques", expliquent Salah Echallaoui, le président de l'Exécutif, Taher Tujgani, qui préside le Conseil des théologiens, et Coskun Beyazgül, le porte-parole du Conseil de coordination des institutions islamiques.
Pas question cependant de renoncer à l'abattage rituel lié à la pratique du culte. "En fait l'EMB avait envoyé une note écrite dans laquelle les principes de l'Islam sur le bien-être animal et la nécessité de maintenir l'abattage rituel ont été clairement soulignés." Les musulmans ont également le souci de pouvoir manger de la nourriture halal conforme à leurs rites et croyances religieuses. "En 2010, le Conseil des théologiens a émis un avis défavorable à l'étourdissement. Il n'a pas changé d'avis mais est prêt à étudier toutes les pistes pouvant mener à une amélioration du bien-être animal, en diminuant autant que possible la souffrance. Nous entendons parvenir à une solution respectueuse à la fois du bien-être animal et des libertés religieuses des citoyens musulmans."
A Savoir
La règle : l'étourdissement avant la mort. Depuis 2013, un règlement européen définit les conditions d'abattage d'animaux pour la production d'aliments afin de leur épargner autant que possible des souffrances inutiles. Une disposition prévoit l'étourdissement des animaux afin qu'ils restent inconscients jusqu'à la mort, qui doit être instantanée. Or, lors des abattages rituels, l'animal reste conscient lors de sa mise à mort. Jusqu'ici, les exceptions étaient admises pour les rites religieux. Mais désormais, elles ne seront plus tolérées.
Halal, casher ? L'abattage rituel est proche dans les cultes israélite et musulman. Du côté juif, l'abattage est réalisé par un opérateur qualifié - le chohet - sous le contrôle d'un rabbin dans un abattoir casher. Selon l'islam, pour qu'une viande soit halal, l'animal est égorgé et vidé de son sang par un "sacrificateur" agréé lui aussi.