Les tueurs du Brabant seront-ils jamais confondus?
- Publié le 23-10-2017 à 19h42
- Mis à jour le 23-10-2017 à 20h07

La piste d'un ex-gendarme, qui aurait avoué être le "géant", est suivie avec intérêt par les enquêteurs. C'est la énième piste d'une longue liste. Le dossier redevient politique.
Les derniers rebondissements dans le dossier des "Tueries du Brabant" font beaucoup de bruit. Pour rappel, un ancien gendarme, Christiaan Bonkoffsky, aurait, sur son lit de mort, avoué être le géant de la "bande de Nivelles". C'est ce que rapportent plusieurs témoins - dont son frère.
Le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), qui s'est déjà concerté avec les procureurs généraux dimanche soir, sera entendu mardi après-midi en commission Justice de la Chambre. Plusieurs partis, comme Défi, le SP.A. et Ecolo, avaient demandé qu'il vienne faire le point sur une enquête qui a commencé… il y a plus de 30 ans.
Les politiques exigent un débat afin que la population puisse "être rassurée quant au fait que l'appareil judiciaire ne fonctionne pas de la même manière en 2017 que dans les années 80", selon la formule de la députée SP.A. Annick Lambrecht. S'agissant de la police, le ministre de l'Intérieur Jan Jambon (N-VA) a déjà estimé que la comparaison n'avait pas lieu d'être.
Et les repentis ?
Nul doute que les membres de la commission discuteront aussi de la demande des députés N-VA Christoph D'Haese, bourgmestre d'Alost, et Sarah Smeyers, de faire transférer le dossier en Flandre et de doubler la capacité de l'équipe d'enquête (cinq personnes). Il sera sans doute aussi question du projet de loi, qui devrait être présenté à la Chambre début 2018 et qui vise à permettre à certains auteurs de faits de se confier sans prendre toute la responsabilité de l'affaire dans laquelle ils sont impliqués.

Pourquoi les derniers rebondissements font naître un espoir et pourquoi il s'agit de rester très prudent
Depuis trois jours, toute la Belgique s'interroge sur la qualité de la nouvelle piste suivie par les cinq enquêteurs qui, depuis Charleroi, travaillent encore à temps plein à l'élucidation des "tueries du Brabant" (28 morts entre 1982 et 1985).
1. Christiaan Bonkoffsky est le "Géant" : ce qui plaide en faveur de cette thèse
Comme "La Dernière Heure" et "Het Laatste Nieuws" l'ont indiqué samedi, l'ancien gendarme du groupe Diane décédé il y a deux ans était un homme de haute taille. Il a été renvoyé de l'unité d'élite de la gendarmerie peu avant le début des attaques. Il était féru d'armes et de tir. Il était en congé de maladie au moment des tueries.
Lors de l'attaque d'Alost, un des agresseurs boitait. Or, Christiaan Bonkoffsky (dit "Bonno") s'était blessé au pied quelques jours plus tôt. Plusieurs personnes, à commencer par le frère du défunt mais aussi plusieurs de ses anciens collègues du groupe Diane et de la brigade d'Alost, réinterrogés récemment, ont signalé par ailleurs qu'avant de mourir, Christiaan Bonkoffsky s'était dénoncé.
Lors de son témoignage, le frère aurait aussi affirmé que les anciens gendarmes Madani Bouhouche (décédé en 2005) et Robert Beijer (blanchi par le polygraphe en 1999), dont les liens avec les tueurs de Brabant ont été évoqués par le passé (voir page 6), sont venus à son domicile de Termonde.
Tout cela fait dire au procureur général de Liège et ancien procureur du Roi de Charleroi, Christian De Valkeneer, qui suit le dossier depuis dix ans, que la piste doit être prise au sérieux. D'autant plus, indique-t-il, que les éléments initiaux récoltés par les enquêteurs ont fait l'objet de recoupements qui sont venus renforcer l'hypothèse que Christiaan Bonkoffsky pourrait être l'une des figures centrales de la bande.
2. Christiaan Bonkoffsky est le "Géant" : ce qui fait douter de cette thèse
Si les victimes et leurs proches accueillent les derniers rebondissements de l'affaire avec espoir, l'un de leurs avocats, Me Peter Callebaut, est sceptique. Selon lui, il s'agit d'un énième rebondissement et jusqu'à présent, toutes les pistes ouvertes n'ont abouti à rien de concret.
En 2014, à la suite de l'inculpation d'un suspect (qui ne donna rien), Claude Michaux, l'ancien procureur général de Mons longtemps chargé du dossier, nous avait rappelé que l'enquête avait déjà conduit à 16 inculpations avant celle-là et que 16 fois, "ce n'étaient pas les bons clients".
Roland Planchar, qui fut journaliste au "Vif" et à "La Libre", et Gérard Rogge, qui a couvert le dossier pour le compte de la RTBF, se montrent d'ailleurs, eux aussi, circonspects.
Roland Planchar se demande pourquoi les "aveux" du gendarme, qui datent de peu avant sa mort, en 2015, ne sont relayés que deux ans après sa disparition. Le journaliste dit compatir avec les familles des victimes, qu'il a plusieurs fois rencontrées mais rappelle qu'on avait déjà mis "avec certitude" un nom sur le portrait-robot du géant il y a plusieurs années et que cette certitude a volé en éclats.
3. L'écoulement du temps, le grand ennemi de l'enquête
Selon Roland Planchar, l'ennemi de l'enquête est l'écoulement du temps. "Dans les années 80, les enquêteurs ne disposaient pas des techniques de recherche qui existent aujourd'hui. Un exemple : on a retrouvé sept mégots de cigarettes dans le taxi de M. Angelou assassiné avec une arme comparable à celles employées par les tueurs. Jamais, à l'époque, on n'a pu relever les traces d'ADN qui figuraient sur ces mégots. Mais surtout, il a fallu trois ans pour que les enquêteurs établissent des liens entre les attaques qui ont eu lieu en 1982, 1983 et 1985. Au début, chaque fait était traité de façon isolée. On a donc perdu de grosses occasions d'élucider les choses. Avec le temps, le champ de visibilité est devenu plus flou. Ajoutez que le nombre d'enquêteurs a diminué et que ceux qui traitent aujourd'hui le dossier n'ont pas vécu les événements initiaux et vous comprendrez pourquoi, 32 ans après les derniers faits, les familles ne sont guère plus avancées."
4. Faut-il enlever l'affaire aux enquêteurs carolos ?
C'est ce que demandent le bourgmestre N-VA d'Alost et d'autres élus N-VA (voir ci-contre). Plusieurs interlocuteurs estiment que cela n'aurait aucun sens. "Aujourd'hui, vu l'usure du temps, on ne travaillerait pas mieux de Bruxelles, de Termonde ou de Las Vegas", conclut Planchar. Bref, donner un accent communautaire au dossier serait contre-productif.
5. A-t-on eu raison d'allonger le délai de prescription à 40 ans ?
Le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) rappelait, lundi, que la loi du 19 octobre 2015 a prolongé de 10 ans le délai de prescription pour les faits de cette nature en le faisant passer de 30 à 40 ans. Christian De Valkeneer n'est pas étranger à cet allongement, réclamé par les familles des victimes. Les derniers rebondissements de l'affaire donnent à penser qu'on a eu raison d'agir de la sorte.
Mais plusieurs voix s'étaient élevées contre une telle exception. Lors du vote de la loi, Me Jean-Philippe Mayence avait estimé que cela n'aiderait en rien les familles, incapables de tourner la page du fait même de cet allongement. Selon lui, dans un dossier pénal, il arrive un moment où la justice et les parties doivent pouvoir admettre un éventuel échec, se faire une raison, accepter que le temps a fait son œuvre.
Roland Planchar a la même opinion : "Je suis de tout cœur avec les familles et je souhaite que la piste soulevée soit la bonne, même s'il faut la considérer avec distance et prudence, mais faut-il maintenir indéfiniment les victimes dans un état d'attente et d'espoir qui risque de ne jamais être rencontré ? Je ne le crois pas. Et si l'on trouve des suspects, qu'espérer d'un procès 40 ans plus tard ?"

Et revoici la piste des gendarmes, 32 ans après
Il y avait deux thèses à l'époque. L'une disait que les tueurs du Brabant étaient des "prédateurs". Elle émanait du procureur du Roi de Nivelles, Jean Deprêtre. L'autre présumait que l'extrême droite pouvait être mêlée à l'affaire. C'était une piste suivie notamment par le juge Jean-Marie Schlicker, en charge du dossier à Nivelles et sous l'autorité de Deprêtre.
La piste de gendarmes ripoux, en collusion avec l'extrême droite et notamment la milice de Paul Latinus, le Westland New Post, faisait les beaux jours de la presse. L'idée était qu'une tentative de déstabilisation de la Belgique - "Ventre mou de l'Europe" - était en cours pour renforcer le courant sécuritaire.
Et puis, il y avait le modus operandi - cette technique de tirs croisés, ces retraits en Golf coffre ouvert - avec lequel les tueurs abattaient les clients du Delhaize. Au point que l'un des fondateurs du groupe Diane, l'unité d'élite de la gendarmerie, Arsène Pint, s'écria après l'attaque contre le Delhaize d'Alost, le 9 novembre 1985 : "Ce n'est quand même pas un des nôtres !"
Exclamation qu'il regretta devant la commission d'enquête du Parlement en 1997 mais qui décrivait bien la confusion des genres dans laquelle se trouvait la gendarmerie belge dans les années 80, à cause d'un certain nombre d'agents trop proches de l'extrême droite.
Dans une interview au magazine "Humo", publiée en 1997, Arsène Pint expliqua l'humeur des casernes dans ces années troubles de terrorisme, d'extrémismes et de sentiment de déliquescence de l'Etat. "Cela se disait beaucoup dans les casernes et cela se dit peut-être encore toujours : 'Ils feraient mieux de faire un grand ménage dans la politique', des choses de ce genre", avait-il dit.
Les ressemblances sont troublantes avec la période qui a suivi la crise financière de 2008. Au début des années 80, on subissait encore le contrecoup des différentes crises pétrolières. Les budgets étaient à sec. Les moyens étaient rares. A la fin 1985, 2 200 gendarmes manquaient par rapport au cadre fixé dix ans plus tôt.
A la caserne d'Etterbeek
C'est dire si la révélation, ce week-end, qu'un ancien gendarme de la brigade Diane, Christiaan Bonkoffsky, alias "Bonno", pourrait avoir été le "Géant" des tueurs réveille des blessures jamais refermées dans la société belge.
Le nom de Bonkoffsky est apparu dès 1999 à la cellule d'enquête de Jumet à la suite de la diffusion de portraits-robots. L'indice n'a pas été exploité.
Selon son frère, interrogé par "Het Laatste Nieuws", le jeune gendarme habitait encore chez ses parents quand il était membre du groupe Diane. Il revenait tous les quinze jours de la caserne d'Etterbeek où il s'entraînait. Très sportif, spécialiste de karaté, il était fortement influençable, selon son frère, mais peu lié à l'extrême droite.
Avant d'ajouter : "Madani Bouhouche et Robert Beijer venaient à notre maison, à Dendermonde. C'étaient ses amis. Et ils étaient assis à discuter. De quoi ? Je l'ignore. Il y avait un autre invité, un certain 'Python' du groupe Diane."
Le frère a été interrogé à de nombreuses reprises par les enquêteurs de Jumet. Ceux-ci se sont intéressés aux liens de Bonkoffsky avec ces gendarmes qui défrayaient la chronique il y a plus de trente ans : Bouhouche, Beijer, Martial Lekeu, Christian Amory…
Certains sont morts, d'autres vivent encore.
La brigade Diane, c'était quoi ?
Le gouvernement belge a ordonné la création de la brigade Diane en 1972 à la suite de la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich pour "faire face à ce genre de situation". Elle est créée au sein de la légion mobile de la gendarmerie, avec une quarantaine de personnes, et rebaptisée Escadron spécial d'intervention (ESI), deux ans plus tard. En 2001, la gendarmerie se fond dans la police. L'actuel successeur de la brigade Diane, ce sont les unités spéciales de la CGSU (direction des unités spéciales).
Christiaan Bonkoffsky , qui a avoué à son frère en 2015, juste avant sa mort, qu'il avait fait partie de la bande des tueurs du Brabant, a été membre de la brigade Diane dès la moitié des années septante. Son passage dans cette unité d'élite l'a "complètement changé", a déclaré son frère au "Standaard". Il en a été exclu assez rapidement après un incident en 1981. Il a été versé à la gendarmerie de Dendermonde, puis à la police d'Alost, avant de partir à la pension en 2001. Alcoolique, il est mort à 61 ans, le 14 mai 2015.
Les attaques attribuées aux tueurs du Brabant

1982
13 mars 1982. Braquage d'une armurerie à Dinant - vol d'un fusil de chasse.
13 août 1982. Epicerie Piot à Maubeuge (France) - un policier blessé, vol de quelques boîtes de thé et bouteilles de vin.
30 septembre 1982. Armurerie de Daniel Dekaise à Wavre - un policier mort, plusieurs blessés, vol d'une quinzaine de pistolets automatiques.
23 décembre 1982. L'auberge du Chevalier à Beersel - un mort.

1983
9 janvier. Assassinat d'un chauffeur de taxi, retrouvé à Mons.
11 février. Attaque du supermarché Delhaize à Genval - vol de 692 384 francs belges.
25 février. Attaque du supermarché Delhaize à Uccle - un blessé, vol de 600 000 francs belges.
3 mars. Attaque du supermarché Colruyt à Hal - un mort, vol de 704 077 francs belges.
7 mai. Attaque du supermarché GB à Houdeng-Goegnies - vol de 800 000 francs belges.
9 septembre. Attaque de l'usine textile Wittock-Van Landeghem à Tamise - un mort, un blessé, vol de sept vestes pare-balles.
17 septembre. Attaque du supermarché Colruyt à Nivelles - trois morts, un blessé.
2 octobre. Attaque de l'auberge des Trois Canards, à Ohain - un mort.
7 octobre. Attaque du supermarché Delhaize à Beersel - un mort.
1er décembre. Attaque d'une bijouterie à Anderlues - deux morts.

1985
27 septembre. Attaque du supermarché Delhaize à Braine-l'Alleud - trois morts, vol de 200 000 francs belges.
27 septembre. Attaque du supermarché Delhaize à Overijse - cinq morts, vol de 991 103 francs belges.
9 novembre. Attaque du supermarché Delhaize à Alost - huit morts, neuf blessés , vol de 937 777 francs belges.