Quatre gilets jaunes témoignent avant la manifestation : "Ce qu'on gagne, on le donne à l'État, qui ne nous rend rien du tout !"
- Publié le 29-11-2018 à 20h00
- Mis à jour le 29-11-2018 à 20h31

Combien de "gilets jaunes" comptera-t-on ce vendredi dans les rues de Bruxelles ? Et où se rassembleront-ils ? Difficile à dire. Une manifestation initialement prévue et autorisée par la police de la capitale, qui devait partir du Cinquantenaire à 13 heures en direction de la rue de la Loi, avait été reportée. En cause, l'impossibilité de constituer le service d'ordre requis par les autorités (un steward pour 50 manifestants).
Mais la détermination des "gilets jaunes" de monter sur Bruxelles semble intacte, même sans événement organisé. Sur les réseaux sociaux, la mobilisation se poursuit. Beaucoup annoncent qu'ils se rendront dans les rues de la capitale pour exprimer, pêle-mêle, leur ras-le-bol contre la hausse des prix des carburants, de l'électricité, du chauffage et la baisse du pouvoir d'achat, qu'ils vivent cruellement.
Deux mondes parallèles
Dans ce mouvement social inédit, sans véritable structure, sans leader et sans porte-parole, ce qui réunit les membres, c'est un sentiment d'abandon tout en bas de l'échelle sociale. Ceux qui se définissent comme "la voix du peuple" ne trouvent plus aucun point commun avec les autres strates de la société. La fracture est totale, et le gouffre béant. Comme s'il y avait désormais deux mondes parallèles, celui d'en haut et celui d'en bas - le leur -, sans plus aucune communication. Deux univers apparemment irréconciliables. Les politiques, les élus ? Des élites ! Les syndicats ? Des complices ! Les médias ? Des vendus ! Des corrompus ! Face à tout ce qui apparaît comme faisant partie du "système", la défiance est de mise. Et la méfiance, totale.
À La Libre, nous avons essayé de comprendre qui étaient les membres des "gilets jaunes". Beaucoup n'ont pas voulu répondre, en exprimant leur refus dans des termes parfois violents. "Médias de merde, va !", "C'est le peuple qui parle au peuple : on n'a rien à dire aux merdias", "Il vaut mieux ne pas collaborer avec les collabos des élites." Certains ont accepté, en leur nom propre, de s'exprimer. Leurs propos témoignent d'un désarroi profond, doublé d'une rage sourde. Et du sentiment d'être niés et méprisés par les politiques et le système.

Gary, 31 ans : "Je n'ai jamais été voter, ça ne sert à rien, tout est prévu d'avance"
Gary Ducran, c'est sans doute le plus connu des "gilets jaunes". Ce Bruxellois de 31 ans s'est forgé une réputation de Youtubeur sulfureux, en août dernier, en piégeant un pédophile sur les réseaux sociaux. Se faisant passer pour Inès, une gamine de 12 ans, il a attiré le type sur le parking d'une piscine pour le livrer à la police, menaces à l'appui et taser dans la main. Résultat : plus d'un million et demi de vues pour les 10 minutes de vidéo tournées par ce justicier du net.
Formé dans le secteur du nettoyage, le trentenaire est à la tête d'une petite entreprise, aujourd'hui "pas au mieux de sa forme", qui emploie trois personnes. Au bout du mois, ce papa d'un garçon de 11 ans, en garde alternée, touche 2 500 € par mois. Ce n'est pas une misère "mais quand on doit payer des grosses sommes pour le loyer, les taxes, les cotisations", il ne reste pas grand-chose. "Ce qu'on gagne, on le donne à l'État, qui ne nous rend rien du tout ! On n'arrive plus à mettre de l'argent de côté." Se payer des vacances, dit-il, c'est devenu un luxe : "Au lieu de partir en Turquie ou en Espagne, on doit se résoudre à la Côte belge."
Quand le mouvement de protestation contre la hausse des prix des produits pétroliers a gagné la Belgique, il a décidé de le rejoindre. "L'augmentation du prix du diesel, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase", dit-il.
Des coups (de gueule) sur Facebook
C'est lui qui a négocié lundi avec le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close, les modalités de la manifestation initialement prévue ce vendredi 30 novembre. Se rendant vite compte que les consignes de sécurité imposées aux organisateurs (un steward pour 50 participants) étaient impossibles à rencontrer dans un délai aussi court, il a annoncé dans la foulée que la marche était reportée à une date ultérieure.
Propulsé au-devant de la scène par des médias un peu déboussolés par ce mouvement social atypique, sans leader et sans porte-parole désigné, Gary Ducran a pris des coups (de gueule) au sein du mouvement. Certains se sont déchaînés sur les groupes Facebook. Son initiative est mal passée auprès de certains "gilets jaunes" qui refusent qu'un d'entre eux s'exprime au nom de tous. On lui a reproché son statut de porte-parole auto-proclamé.
"J'ai juste essayé d'apporter ma notoriété sur Facebook et YouTube, se justifie-t-il. Je ne suis pas le porte-parole. Il n'y en a pas. Et on est indépendant de tous les partis. Les 'gilets jaunes' n'auront jamais de politiciens en tête de leur cortège. On n'en veut absolument pas ! J'ai dit que la marche était annulée pour des raisons pratiques mais la mobilisation, elle, est intacte. Tous ceux qui veulent aller à Bruxelles vendredi iront."
"Ça ne sert à rien"
Gary Ducran avait déjà participé à toutes les manifestations syndicales contre les mesures du gouvernement. Il hausse les épaules : "Cela n'a pas servi à grand-chose. Les syndicats sont dans les rangs des politiques : ils ne sont jamais là quand on a besoin d'eux", tranche-t-il.
Des politiques qu'il ne porte pas dans son cœur. "Je n'ai jamais été voter. De toute manière, ça ne sert à rien : tout est prévu d'avance." Il n'en trouve pas un pour rattraper l'autre. "Regardez Raoul Hedebouw : on le voit faire le beau et puis il serre la main de Charles Michel en rigolant à la Chambre. Pour le moment, ils sont tous dans le même sac."
Les "gilets jaunes" veulent aller au finish, dit-il. Comment le mouvement pourrait-il s'arrêter ? "S'ils diminuent les prix du diesel, de l'électricité et du chauffage, ce serait déjà un beau geste." Il ajoute aussitôt : "Mais je parle en mon nom personnel." Comme tout "gilet jaune".

Kevin, 28 ans : "Je ne sais toujours pas si mes trois filles auront des cadeaux à Noël"
Appelons-le Kevin. Il a 28 ans et refuse de parler aux journalistes. "Je ne dis pas que vous êtes contre moi mais vous n'êtes pas pour moi." L'ouvrier exprime sa méfiance. Il était à Feluy, à Charleroi, à Hensies : il a vu "de ses yeux" comment tout s'est passé et comment "tout a été déformé" aux infos.
On sent une rage contenue face à "la galère qui ne date pas d'aujourd'hui". Pour 1 300 euros par mois, Kevin bosse 11 heures par jour et 6 jours par semaine. Depuis ses 14 ans. Ses enfants, il les voit juste entre 16 h et 17 h. "Et là, on arrive aux fêtes et je ne sais toujours pas si mes trois filles auront la chance d'avoir des cadeaux de Noël." Parce que le père dit devoir choisir "entre la taxe de circulation ou des Barbie".
Il y aurait d'autres solutions, "comme voler ou vendre du shit, dit-il. Mais j'estime que mes enfants ont le droit d'avoir un exemple décent".
Le jeune homme a donc enfilé un gilet jaune "pour essayer de changer le monde". Dans sa petite famille, on doit tout calculer, "au centime près". Les gamines s'entassent à trois derrière dans la petite Lupo 4 places. "À chaque sortie familiale, je suis donc un hors-la-loi." La dernière virée, c'était pour faire les courses chez Aldi, décrit-il. "Les filles ne connaissent pas les parcs d'attraction, le cinéma ou le McDo." Il s'autorise un seul petit luxe : fumer. Pour le reste, il se prive, dit-il, pour laisser les enfants manger à leur faim.
Kevin est mobilisé depuis le premier jour, le vendredi 16 novembre, "équipé de mon courage, de mon amour et de mon devoir de père". Il n'a plus passé une nuit dans son lit. "Et si je continue à me battre actuellement, c'est parce que ma femme, quand elle m'a vu rentrer en pleurs samedi soir, m'a dit d'aller jusqu'au bout, coûte que coûte. Donc je suis déterminé, pas pour moi, mais pour mes filles."

Stéphanie, 28 ans : "Les partis font des coalitions pour mettre les gens qu'ils veulent au pouvoir"
Stéphanie, 28 ans, deux enfants, s'est engagée à fond dans le mouvement des "gilets jaunes". Elle jongle depuis deux semaines entre les blocages de routes, les rassemblements, les discussions sur Facebook et son boulot d'aide-ménagère à Herstal et dans les environs.
Elle travaille à 4/5 temps. "Un temps plein, ce serait plus avantageux au niveau du salaire, mais la différence, je devrais la payer en frais de garderie. Alors, je préfère être là pour mes enfants." Son mari, maréchal-ferrant, est indépendant. "Jusqu'à présent, on s'en sort juste. Ce n'est pas le grand luxe mais on ne meurt pas de faim."
N'empêche, ça devient de plus en plus compliqué : les factures, lourdes, tombent et les clients, qui ont aussi du mal, paient avec retard. "En net, je gagne 930 euros par mois. Je suis plus taxée parce que, pour avoir mon nombre d'heures, j'ai deux contrats dans la même société", explique-t-elle.
Elle n'a jamais été affiliée à aucun parti, à aucun syndicat, "juste les gilets jaunes". Mais, là, elle est convaincue de la pertinence du combat. "Je me demande quel monde on va laisser à nos enfants. C'est pour eux que je me bats. Mon mari et moi, on se relaie sur les blocages."
Pas les cartes en mains
Le 14 octobre, elle a voté au scrutin communal. Sans conviction. "Je comprends les gens qui s'abstiennent. Quels que soient les résultats, les partis font des coalitions pour mettre les gens qu'ils veulent au pouvoir. Ils font ce qu'ils veulent : le peuple n'a pas du tout les cartes en mains."
Du coup, sa toute première revendication, c'est l'instauration du référendum, "pour qu'on demande leur avis aux gens pour tous les choix importants".
Et puis il y a le prix du diesel : il faut diminuer les accises et réintroduire les carburants dans le panier de la ménagère. Et tant pis pour la planète ?
La jeune femme réplique immédiatement : "Mais non ! Je suis d'avis qu'il faut une délégation de 'gilets jaunes' à la manifestation pour le climat de dimanche. Pour moi, on peut mettre le diesel à 3 euros le litre si on a des transports publics accessibles et gratuits. Si on nous permettait de nous déplacer autrement qu'en roulant dans une voiture individuelle, il n'y aurait pas de problème pour la transition écologique. Qu'ils réinjectent l'argent dans des services publics de qualité ! Mais comment voulez-vous qu'on fasse avec des trains chers à mourir et qui ne passent que toutes les trois heures ? Dans ma société de titres-services, on exige que j'ai ma voiture perso. Sinon, ce serait impossible d'aller chez un client à Aubel."
Stéphanie avoue qu'elle est un peu fatiguée après 15 jours de lutte sans relâche. "Mais je n'ai pas mis ma vie privée de côté pour m'arrêter maintenant, sans avoir rien obtenu."
Que pense-t-elle de la réaction des politiques face aux "gilets jaunes" ? "On est entendus mais on est niés".

Marc-Henri, 34 ans : "C'est un tout, un ras-le-bol, un sentiment général d'être abandonné qui nous a poussés dans la rue"
Au début, non, franchement je ne m'attendais pas à être embarqué dans un tel mouvement et à ce qu'il dure si longtemps." Au fil des jours, sur les rebords de la nationale 4 à hauteur de Wierde, Marc-Henri Jamain est devenu, un peu à son insu raconte-t-il, le visage des "gilets jaunes" locaux. Au point d'être envoyé dimanche sur le plateau de RTL-TVI.
"J'ai 34 ans et je vis avec ma compagne. Je suis un ancien indépendant et je suis spécialisé dans les entretiens des parcs et jardins. Aujourd'hui, je ne suis même plus au chômage car j'en ai été exclu. On m'a dit que je n'étais pas assez proactif dans la recherche d'un emploi. Désormais, tout le monde me dit que je n'ai qu'à passer le permis de conduire pour poids lourds. Mais il y a deux ans d'attente pour réaliser une telle formation. Et puis, suis-je obligé de me lancer dans un métier qui ne me convient pas ?"
La famille de Wierde
Le sentiment d'impasse et d'absence de perspectives qu'il exprime, c'est ce que ressentent beaucoup des "gilets jaunes". "Quand je pose des questions pour savoir quel pourrait être mon avenir, on me répond par d'autres questions", raconte celui qui dit avoir un véhicule de 20 ans qui ne peut désormais plus rentrer dans plusieurs communes wallonnes.
Mais il ne faudrait pas - insiste-t-il en substance - réduire aux seules questions du pouvoir d'achat la gronde qui s'est exprimée sous l'étendard d'un gilet jaune. "C'est un tout, un ras-le-bol, un sentiment général d'être abandonné qui nous a poussés dans la rue", souligne celui qui a été touché par la générosité et la solidarité des habitants de Wierde et des alentours.
Marc-Henri Jamain précise également qu'il ne fait partie d'aucun mouvement politique ou syndical. "Il ne faut pas confondre la politique et le mouvement citoyen que nous sommes et que nous souhaitons rester."
Manifestera-t-il ce vendredi à Bruxelles ? À l'heure d'écrire ces lignes, il ne sait pas encore et souhaite en discuter avec "le groupe, ou plutôt la famille, des manifestants de Wierde".
"Par contre, nous serons plusieurs à être présents ce dimanche à la marche pour le climat. Je ne souhaite surtout pas que l'on oppose les questions sociales et les enjeux climatiques. Nous habitons tous sur une même planète, et il faut pouvoir résoudre les questions dans leur globalité. Je pense pouvoir dire que la marche de dimanche est une marche très importante aux yeux de nombreux 'gilets jaunes'."
Aujourd'hui le camp de Wierde est levé. Mais le mouvement entend perdurer. "Nous avons rédigé un tract qui est à l'impression. Il sera distribué aux habitants de Wierde et des alentours dans les prochains jours. Je préfère cependant leur laisser en primeur le contenu, plutôt que de le dévoiler dans les médias."