A Bruxelles, la sculpture "La Maturité" sera remplacée par une œuvre "féministe" qui sublime "des déchets de chantiers"
La sculpture en marbre de Carrare de l'artiste Victor Rousseau sera déplacée du square où elle trône depuis un siècle, après le refus du gouvernement bruxellois de la classer en tant que patrimoine protégé. Une nouvelle œuvre sera placée sur le site.

- Publié le 13-02-2025 à 15h34
- Mis à jour le 13-02-2025 à 17h20

La polémique qui entoure le déplacement prochain de la Maturité n'est pas près de s'éteindre.
Cette sculpture du célèbre sculpteur Victor Rousseau trône depuis un siècle dans un square proche de la place Marché au Bois, au cœur de Bruxelles. L'œuvre est menacée par le réaménagement du site et, en septembre, la Commission Royale des Monuments et Sites avait demandé le classement de "la Maturité" en tant que patrimoine protégé.
Le gouvernement bruxellois avait refusé et s'était contenté d'inscrire cette œuvre sur la liste de sauvegarde, ouvrant ainsi la porte à son transfert en direction du square Gutenberg.
Le déplacement de la statue doit permettre la poursuite du projet "Les Coteaux du Pentagone" de l'architecte Bas Smets, censé revitaliser le quartier de la gare centrale, avait souligné la secrétaire d'État bruxelloise à l'Urbanisme Ans Persoons (Vooruit).
Les justifications détaillées dans l'arrêté du gouvernement bruxellois avaient toutefois laissé certains observateurs perplexes. Le gouvernement attribuait ainsi à l'œuvre "une vision patriarcale des rapports sociaux et familiaux, avec des stéréotypes figés sur la famille et le pouvoir masculin" qui n'était "plus en phase avec la société actuelle".
Ce mercredi, la publication sur le site Openpermits. brussels de l'enquête publique sur le permis d'urbanisme relatif au projet du marché au bois et baron Horta, a amené son lot d'informations nouvelles.
Une œuvre réalisée à partir de débris de chantiers
On y apprend ainsi qu'une nouvelle œuvre d'art, réalisée par l'artiste plasticienne Aglaïa Konrad, une artiste née en Autriche qui vit à Bruxelles, sera installée sur la partie sud du Marché au Bois, proche de l'endroit où trône actuellement la Maturité.

Le style de l'œuvre "Rückbaukristalle : un Monument pour la ville", dont un aperçu a été donné par l'architecte Bas Smets dans l'enquête publique (via une œuvre déjà existante) tranche assez franchement avec le néo classicisme de la sculpture en marbre blanc de Carrare de Victor Rousseau. "La sculpture se présente comme deux colonnes fabriquées à partir de débris provenant de divers chantiers de démolition dans la ville. L'artiste sublime ces déchets de chantiers pour leur rendre hommage sous une forme tendre et sculpturale", peut-on lire dans la note explicative de l'enquête publique.
Cette œuvre, dont un croquis figure dans la note explicative, sera composée d'une colonne de 4 à 5 m de hauteur, et d'une autre de 2 à 3 m de hauteur, doit témoigner du "paradoxe du réaménagement urbain qui réunit le déclin et le renouveau".

La perspective "féministe" qu'elle doit véhiculer tranche également avec celui de la sculpture de Victor Rousseau. "L'artiste aborde ce sujet à partir d'une perspective féministe, précise en effet la note explicative, recontextualisant ainsi l'histoire de l'urbanisme et du développement architectural d'une ville qui s'est construite principalement à partir d'une vision masculine".
L'exécutif bruxellois, rappelons-le, avait justifié sa décision initiale de ne pas classer la Maturité par le fait qu'il était "crucial d'adopter une perspective de genre dans les décisions de conservation et de réaménagement des espaces publics", pour s'inscrire dans le "plan d'action bruxellois de gender mainstreaming (NdlR : politique préventive visant à éviter que les pouvoirs publics ne mettent en place des politiques qui créent ou accentuent les inégalités entre hommes et femmes).
"L'illustration fournie ne correspond pas à l'œuvre qui sera installée"
"Comme précisé dans la note explicative, l'œuvre d'art fera l'objet d'un permis d'urbanisme distinct", précise le cabinet d'Anaïs Maes (Vooruit), échevine bruxelloise de l'Urbanisme. "La demande de permis en cours concerne uniquement l'aménagement du site, et non l'œuvre elle-même, dont la conception est en cours. Ce sera une œuvre originale, spécifiquement créée pour ce lieu, et l'illustration fournie ne correspond pas à l'œuvre qui sera installée sur la place réaménagée."
Le projet des "Coteaux du Pentagone" nie les éléments culturels du passé sous de faux prétextes".
La publication de l'enquête publique a toutefois déjà fait du remous.
"C'est une sculpture assez étrange, qui n'a fait l'objet d'aucun débat public et semble tomber du ciel", regrette Jean-Pierre Buyle, président de Quartier des Arts, une association qui défend la restauration et la qualité de l'aménagement de Bruxelles. "Ce qui se passe dans notre ville est interpellant. La maturité est une œuvre réalisée par Victor Rousseau, un grand artiste bruxellois. À l'époque, il avait été décidé de la placer spécifiquement sur ce square, qui avait été aménagé spécialement pour cette structure. Ans Persoons a maintenant décidé de la déplacer pour permettre la réalisation du projet 'les Coteaux du Pentagone', en invoquant des motivations surprenantes. Ce qu'il manque dans ce projet, c'est l'intégration du patrimoine culturel de Bruxelles. Il nie le passé et les éléments culturels sous de faux prétextes."
Le président de Quartier des Arts organisera d'ailleurs, ce 17 mars, un débat avec l'académie royale des Beaux-Arts, visant à resituer l'œuvre de Victor Rousseau dans son contexte.
"Nous avons demandé à Ans Persoons et Bas Smets d'être présents. Mais nous n'avons pas encore reçu de réponse", reprend Jean-Pierre Buyle. "Il est dit dans l'arrêté ministériel du gouvernement bruxellois que la Maturité ne correspondrait plus aux standards actuels de la famille. Mais en quoi le fait de la déplacer au square Guttenberg, à Saint-Josse, lui permettrait de convenir davantage à ces standards nouveaux ? La logique m'échappe…"