"La stratégie de fermeté de Bart De Wever à l'égard du Vlaams Belang a payé"
Politologue et chercheur au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques), Benjamin Biard balise les grands enjeux de l'après-élection.

- Publié le 09-06-2024 à 22h11
- Mis à jour le 09-06-2024 à 23h17

Bart De Wever est-il le grand gagnant de la soirée, en parvenant à conserver son leadership en Flandre face au Vlaams Belang ? Sa stratégie de "vote utile" semble avoir fonctionné auprès de l'électeur flamand…
Effectivement. On voyait clairement que l'écart entre le Vlaams Belang et la N-VA se creusait de sondage en sondage. Cela fait quand même presque cinq ans que la quasi-totalité des sondages indiquait que le Vlaams Belang était en tête des intentions de vote et que la N-VA devait se contenter de la deuxième position. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas. La stratégie de Bart De Wever à l'égard du Vlaams Belang a été à l'inverse de ce que l'on a pu observer dans d'autres pays où certaines formations ont tendu la main ou n'excluaient pas d'emblée un scénario de collaboration avec l'extrême droite au sein d'un exécutif éventuel. Ici, sa stratégie de fermeté a donc visiblement payé dans la dernière ligne droite de sa campagne. C'est un des éléments qui expliquent cet écart favorable à la N-VA face au Vlaams Belang. Même si c'est important de rappeler que le Vlaams Belang réalise quand même le meilleur score jamais enregistré depuis sa création.
Bart De Wever se pose-t-il avec les résultats de ce soir comme l'homme qui devra prendre l'initiative côté flamand ?
C'est clairement une des conséquences du vote de ce dimanche soir. On aurait pu s'attendre à ce que le Vlaams Belang, donné en tête de tous les sondages pendant la campagne, doive prendre l'initiative, ce qui aurait été inédit en Flandre. On voit plutôt, au vu des résultats du scrutin, que la N-VA pourrait à nouveau, comme cela avait été le cas en 2019 et 2014, être à l'initiative de la formation gouvernementale au nord du pays.
Et au niveau fédéral, Bart De Wever sera-t-il le futur Premier ministre des Belges ?
Au niveau du fédéral, l'initiative reviendra au Palais royal, en désignant, après des consultations post-électorales, un informateur ou un duo d'informateurs. C'est difficile d'anticiper mais il ne faut pas exclure que le Roi demande à Bart De Wever de mener les premières consultations, compte tenu de la bonne performance réalisée par son parti et du fait qu'il a déjà exercé la responsabilité de telles missions royales par le passé. Maintenant, Bart De Wever comme Premier ministre, cela me semble toujours délicat même si on voit aujourd'hui que les rapports de force sont différents de ce à quoi on pouvait s'attendre. Cela ne peut pas être exclu d'emblée mais cela me semble un scénario toujours difficile car il faudra négocier avec des partenaires qui ne sont pas nécessairement prêts à une pareille perspective, notamment au niveau du PS de Paul Magnette. Le PS au niveau de la tête du parti mais aussi de la base électorale qui devra ratifier l'accord de gouvernement.
La N-VA est des gagnants de la soirée, le MR également avec des fortes progressions en Wallonie et à Bruxelles. La voie est-elle ouverte à la formation de majorités de centre-droit ?
On voit qu'une tendance se dégage, notamment avec la progression au sud du pays des Engagés, suite au processus de refondation de l'ex-CDH et aussi grâce à la stratégie de Maxime Prévot durant cette campagne électorale, sur certains enjeux en matière de santé pour cette première élection après la crise de Covid. Une majorité possible et assez confortable pourrait associer en Wallonie le MR et les Engagés qui sont les deux vainqueurs du scrutin. En 2017, il y a déjà eu une expérience d'une telle association entre les bleus et les oranges et cela s'était plutôt bien passé. On a souvent reproché le fait de trouver dans les majorités des partis qui avaient en réalité perdu du terrain. Ici, nous sommes dans une configuration assez différente et unique qui permettrait d'associer au pouvoir les deux gagnants et de renvoyer dans l'opposition les perdants.
C'est aussi une victoire personnelle pour Georges-Louis Bouchez d'avoir déplacé le centre de gravité de la Wallonie vers la droite?
Oui, c'est une victoire du parti libéral mais c'est aussi une victoire personnelle pour Georges-Louis Bouchez. Cette victoire va lui permettre de conforter sa légitimité à la tête du parti. On savait qu'en cas d'échec, il sera attendu au tournant. Ici, on peut considérer qu'il est l'un des grands artisans de la victoire du MR, avec un style qui n'a pas toujours plu et qui a pu détourner certains membres du parti mais aussi certains électeurs vers les Engagés. Mais sa stratégie a permis au MR de récupérer le leadership en Wallonie. Cela va lui permettre de renforcer son propre leadership personnel à la tête du parti, de prolonger peut-être son mandat malgré les turbulences auxquelles il a eu à faire face depuis le début de sa présidence.
Au vu des résultats de ce dimanche, le spectre d'une crise politique s'éloigne-t-il ?
Je ne suis pas sûr… Nous verrons. Le paysage politique reste très fragmenté avec des partis extrêmes qui ont le vent en poupe même si le Vlaams Belang n'est pas devenu le premier parti de Flandre. Cela traduit quelque chose et cela pourrait complexifier la donne, y compris dans une perspective de formation gouvernementale.
L'un des grands perdants de ce dimanche, c'est évidemment la famille écologiste…
Oui, c'était attendu si on se réfère aux sondages qui indiquaient que cette famille était en perte de vitesse. Cela s'explique par le fait que les enjeux environnementaux et climatiques n'ont pas vraiment été au cœur de la campagne comme ils l'avaient été en 2019. Rappelons-nous de cette période qui était alors marquée par les marches pour le climat et qui avaient favorisé en Europe, et pas seulement en Belgique, les formations écologistes. Ici, on voit que certains dossiers ont pu défavoriser les écologistes.
