Le Parlement européen va basculer à droite. Mais jusqu'où ?
Les conservateurs du PPE consolideront leur place de première force de l'hémicycle. Les groupes de droite nationaliste et d'extrême droite devraient enregistrer des gains importants. Avec quel impact sur le fonctionnement du Parlement européen et la prochaine législature ?
- Publié le 07-06-2024 à 19h58
- Mis à jour le 09-06-2024 à 19h32

Parler de raz-de-marée serait sans doute exagéré mais la vague électorale devrait être assez puissante pour que le prochain Parlement européen bascule nettement vers la droite. Sauf à considérer que tous les sondages se trompent, les conservateurs du Parti populaire européen (PPE) devraient consolider leur place de premier groupe de l'hémicycle à l'issue des élections européennes qui se tiennent en cette fin de semaine dans les vingt-sept États membres de l'Union – ce dimanche, en Belgique. Forts de 176 membres dans le Parlement sortant (qui comptait 705 députés), les rangs du PPE devraient compter 183 élus (dans un Parlement à 720), selon plusieurs projections, dont celles d'Europe Elects et celles des professeurs Hix et Cunnigham, de l'institut universaire européen de Florence (EUI). Mais ce sont surtout les groupes situés à la droite du PPE qui devraient réaliser les progrès les plus spectaculaires.

Les Conservateurs et réformistes européens (ECR), au sein desquels on trouve les eurosceptiques du PiS polonais, les post-fascistes de Fratelli d'Italia, la N-VA et des partis d'extrême droite comme les Espagnols de Vox et les Démocrates de Suède pourraient passer de 69 à 74, voire 78 sièges. Le groupe Identité et démocratie (ID), qui accueille les Français du Rassemblement national, les Italiens de La Lega, le PVV du Néerlandais Geert Wilders ou le Vlaams Belang obtiendrait entre 67 et 72 sièges contre 49 dans le Parlement sortant. Les socialistes et démocrates (S&D) actuellement second groupe de l'assemblée avec 139 sièges en conserveraient 136 (selon Europe Elects) voire 131. Les libéraux en garderaient un peu plus de 80, contre 100 et les Verts dégringoleraient, passant de 72 élus à une grosse cinquantaine. Le groupe de La Gauche passerait la barre des 40 élus.
Comment expliquer ce basculement à droite ?
Les sondages prédisent des victoires, parfois très nettes, de partis d'extrême droite en France, en Italie, en Autriche, en Belgique… Cela peut paraître étonnant, dans la mesure où l'Union européenne a fait la preuve de sa valeur ajoutée durant la législature écoulée, avec le Pacte vert, la réaction à la crise provoquée par le Covid, avec l'achat de vaccins communs et le plan de relance, ou le soutien à l'Ukraine agressée par la Russie. "Beaucoup de raisons peuvent expliquer la montée de l'extrême droite, mais la détérioration des conditions économiques au cours des quatre dernières années, particulièrement en termes d'inflation, est sans doute la plus importante. Les électeurs cherchent à sanctionner les partis au pouvoir depuis longtemps, en votant pour les extrêmes", avance le Professeur Erik Jones, de l'Institut universitaire européen de Florence.

Par ailleurs, les partis d'extrême droite comme le RN ou Fratelli d'Italia, qui cherchent à arriver (ou à conserver) le pouvoir ont pris soin de gommer les accents de leur discours les plus hostiles à l'intégration européenne. Ils ne parlent plus de sortir de l'Union, ni d'abandonner l'euro. Ils prennent aussi soin de se distancier des partis les plus outranciers, dont l'Alternative für Deutschland, exclue du groupe ID après les propos conciliants de sa tête de liste européenne sur les SS. La "normalisation" des idées d'extrême droite, parfois reprises par leurs adversaires, contribue à les faire apparaître comme une alternative acceptable par les électeurs.
Va-t-on assister à une fusion des groupes de droites nationalistes ?
Comme tous les cinq ans, le serpent de mer refait surface. Va-t-on assister à une fusion des groupes ECR et ID? Après s'en être longtemps méfiée, Marine Le Pen fait les yeux doux à Giorgia Meloni, qui n'a pas refusé d'emblée ses avances. Les députés du parti Fidesz du Premier ministre national-conservateur hongrois Viktor Orban, qui siégeaient en indépendants, se cherchent une famille politique et seront aussi très courtisés. L'intérêt de ce rapprochement paraît évident à première vue. Les nationalistes conservateurs unis deviendraient le second groupe du Parlement, devant les socialistes, ce qui serait un basculent énorme, et leur garantirait davantage de ressources financières et de poids politique.
Nathalie Brack, politologue spécialiste des questions européennes à l'Université libre de Bruxelles et au Collège d'Europe, ne croit pas à cette internationale des nationalistes de droite "On voit émerger au niveau transnational une idéologie partagée dans les conventions qu'ils organisent et les rencontres interpersonnelles, mais je ne pense que ce n'est pas encore assez mûr pour être institutionnalisé au Parlement européen. Mais il ne faut jamais dire jamais ". Il existe des différences de fond entre les délégations des deux groupes, notamment sur l'aide à l'Ukraine et la relation à la Russie, et des conflits personnels et politiques, notamment entre partis d'un même pays. Chacun poursuit aussi ses propres intérêts stratégiques. "Meloni a un agenda à long terme pour son pays. Elle recherche la stabilité et vise à ce que ses priorités nationales se reflètent au niveau européen. C'est une attitude très différente de celles de gens comme Orban, Fico ou Wilders, beaucoup plus dans une logique d'opposition. Meloni a eu plusieurs opportunités de se positionner contre les institutions européennes, et elle s'en est abstenue", note une source diplomatique. "On voit qu'elle garde encore une certaine distance avec Le Pen sachant qu'elle aura toujours besoin du président français Macron."
"Une recomposition des groupes, en revanche, est possible", estime Mme Brack. Comme par exemple une association du parti du Meloni avec le groupe PPE, sans pour autant qu'il entre dans la famille conservatrice. "La probabilité de coalition à droite augmente", poursuit Nathalie Brack, rappelant qu'elle s'est déjà formée ponctuellement, lors de la législature passée sur des dossiers économiques ou sur la migration et même sur l'environnement, quand les sujets divisaient la "grande coalition" (PPE, S&D, Renew plus les Verts). Le rêve de Giorgia Meloni est de créer une majorité de droite avec le PPE, les libéraux et d'autres, qui exclurait la gauche. "Je ne pense pas que cela puisse se produire", glisse Erik Jones.

Quel impact politique ?
La première conséquence politique de la droitisation annoncée se manifestera lorsqu'il s'agira, pour le Parlement européen, de se prononcer sur la personne désignée par les chefs d'État et de gouvernement des Vingt-sept pour présider la Commission. Qu'il s'agisse de l'actuelle titulaire du poste, Ursula von der Leyen, candidate du PPE et immense favorite, ou de quelqu'un d'autre, il faudra atteindre la barre de 361 élus sur les 720 du nouveau Parlement. Sur papier, les voix des groupes PPE, S&D et Renew devraient suffire. "Il pourrait ne pas y avoir de majorité évidente, en raison de défections dans les rangs du PPE (les Français de LR et les Slovènes ont annoncé qu'ils ne soutiendraient pas von der Leyen, NdlR)", avance Erik Jones.
Ursula von der Leyen, qui se souvient qu'en 2019, son élection n'avait tenu qu'à neuf voix ne voit pas de problèmes à chercher les suffrages qui lui manqueraient auprès des troupes de Meloni. L'Allemande exclut l'extrême droite, mais estime que la présidente du Conseil italien remplit les trois conditions de "respectabilité": pro-européenne, pas pro-Poutine, réglo en matière d'état de droit (point discutable). Oui mais : ni le S&D, ni Renew, ni les Verts, ni la Gauche, qui ont dit leur refus de toute alliance avec l'extrême droite ne pourraient soutenir une candidate appuyée par l'extrême droite. Problème en vue.
Un autre impact de la droitisation du Parlement européen est "qu'il sera très difficile de trouver des majorités pour faire adopter des textes législatifs, particulièrement sur les législations progressistes et plus encore sur les législations sur l'action climatique. Le Parlement européen sera moins progressiste et moins vert", prédit Erik Jones. Pointant le risque de blocages fréquents, Nathalie Brack souligne que l'instabilité du Parlement pourrait avoir pour effet qu'il se retrouve affaibli dans le jeu institutionnel, au sein duquel il a souvent été marginalisé, pendant cette législature de crises.
La politologue s'interroge également sur la façon dont le Parlement européen plus à droite se profilera sur les questions de défense de la démocratie et de l'état de droit dans l'Union. "C'était au cœur de son agenda", pointe Nathalie Brack, rappelant les positions du Parlement sur la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie, la Roumanie, la Grèce… "Je ne sais pas si cela va rester".

