La haute magistrature se mobilise : "La justice n'a pas de prix et, pour nos décideurs, c'est bien le problème"
Les ténors de la magistrature belge se réunissent pour tirer la sonnette d'alarme. Ils réclament des moyens et une meilleure considération de leur fonction.

- Publié le 27-06-2025 à 14h03
- Mis à jour le 02-07-2025 à 15h15

Le palais de Justice de Bruxelles était noir de toges ce vendredi matin. Magistrats, greffiers, avocats, personnel administratif, traducteurs : ils étaient plus de huit cents à s'être réunis pour protester contre la dégradation et le sous-financement chronique de leur profession. L'affluence était telle que la salle des audiences solennelles de la cour d'appel s'est révélée bien trop exiguë pour contenir cette mobilisation sans précédent.

Sur le coup de 11 heures, et pour la première fois dans l'histoire, les chefs de corps de la Cour de cassation accompagnés des premiers présidents des cours d'appel et du travail, des procureurs généraux près les cours d'appel et le procureur fédéral se sont unis d'une seule voix. Dans leur ligne de mire : le gouvernement fédéral, mais aussi la Chambre des représentants. D'un ton solennel, les plus hauts magistrats du pays appellent à une reconnaissance pleine et entière du pouvoir judiciaire, ainsi qu'à un refinancement à la hauteur de leurs missions.
Une invitation au dialogue
Trônant au milieu de ses pairs, Eric de Formanoir, premier président de la Cour de cassation, introduit cette conférence de presse hors-norme en ces mots : "Nous avons la conviction profonde qu'un système judiciaire indépendant et de qualité constitue un élément fondamental de la paix sociale, de la sécurité et du bien-être. Depuis vingt ans, nous travaillons dans des conditions qui se dégradent pendant que la charge de travail augmente".
Dans son cri d'alarme adressé au monde politique, le magistrat a demandé une rencontre au Premier ministre, Bart De Wever (N-VA), et au président de la Chambre, Peter De Roover (N-VA). "Nous voulons un dialogue constructif, respectueux et efficace. Nous demandons aussi la libération de moyens avec une volonté politique clairement affirmée", exprime-t-il avec fermeté.

Diverses doléances ont été formulées à l'attention de l'Arizona et des députés fédéraux. À savoir, reconnaître pleinement le rôle social des juges et procureurs en revalorisant leur statut, y compris leur régime de pension. Dans un deuxième temps, ils réclament la réalisation d'urgence de travaux d'entretien dans l'ensemble des bâtiments judiciaires dont la vétusté menace la santé et le bien-être du personnel. Ils ont enfin exhorté les autorités à poursuivre les investissements dans l'informatique et la numérisation. Sur les bancs et dans les annexes du bâtiment centenaire, une salve d'applaudissements nourris a alors ponctué cette première intervention.
Montesquieu et Falcone
À la gauche du premier président de la Cour de cassation, le procureur général de Bruxelles, Frédéric Van Leeuw, prend à son tour la parole. Dans sa longue allocution, l'ancien patron du parquet fédéral convoque le souvenir de Giovanni Falcone (juge italien antimafia, assassiné par la Cosa Nostra), mais aussi la pensée du penseur français Montesquieu : "Le pouvoir arrête le pouvoir". Cinglant, il ajoute : "J'ai l'impression que ce principe n'existe plus dans l'esprit de certains. La justice n'est plus vue que comme une question de chiffres. Tout semble se résumer à calculer ce que ça coûte".
Pour Frédéric Van Leeuw, il en va pourtant de l'avenir de "nos enfants" et de la société en général. "La justice n'a pas de prix et, pour nos décideurs, c'est bien le problème". Au terme de ces plaidoyers, l'ensemble du corps judiciaire présent se lève comme un seul homme. Une ovation de plusieurs minutes résonne alors dans les travées du Palais de Justice, tandis que les plus hauts magistrats du pays, les uns après les autres, apposent leur signature au bas d'une déclaration adressée à l'exécutif.
