Drame de Strépy-Bracquegnies : l'expert automobile dit avoir eu "un peu peur" en reproduisant le trajet à 140 km/h, Paolo Falzone roulait à 170 km/h
L'expert automobile mandaté dans le dossier du drame de Strépy-Bracquegnies a livré jeudi une reconstitution minutieuse des faits devant la cour d'assises du Hainaut.
- Publié le 07-05-2026 à 14h46
- Mis à jour le 07-05-2026 à 15h25

La cour d'assises du Hainaut a auditionné ce jeudi l'expert automobile désigné dans le cadre de l'instruction sur le drame de Strépy-Bracquegnies, survenu le 20 mars 2022. Ce matin-là, la BMW conduite par Paolo Falzone, avec Antonino Falzone comme passager, avait percuté à plus de 170 km/h un cortège carnavalesque occupé au ramassage des Gilles, faisant six morts et des dizaines de blessés.
Expert judiciaire en accidents de la route depuis plus de trente ans, Marc Van Lierde s'est rendu sur les lieux dès 7h40 et y est resté jusqu'à 13h17. Il a procédé à de nombreux relevés sur la rue des Canadiens et la rue Léopold Aubry à l'aide d'outils de géométrie et de photographie. Plus de 360 clichés ont permis, grâce à une technique de photogrammétrie, de reconstituer une modélisation 3D de la scène.
Selon l'expert, l'examen des lieux a livré peu d'éléments déterminants, à l'exception de deux indices : une trace de pneumatique près du trottoir droit se prolongeant vers des marques de freinage, ainsi qu'une zone jonchée de débris suivie de 86 mètres sans aucun élément matériel.
La vitesse
Rapidement, le juge d'instruction lui a demandé d'établir la vitesse moyenne du véhicule dans la rue des Canadiens. À partir d'images de vidéosurveillance captées devant une maison de repos, l'expert a calculé une vitesse de 141 km/h sur une distance de 29,52 mètres.
L'examen technique de la BMW 530e, achetée en 2019 et régulièrement entretenue, n'a révélé aucune anomalie mécanique particulière. Le véhicule présentait d'importants dégâts à l'avant, zone ayant heurté les victimes, tandis que les flancs étaient presque intacts. "L'aile droite ne peut avoir été endommagée que par un impact frontal", a précisé l'expert. Au moins cinq impacts distincts ont également été identifiés sur le capot. Des traces de sang, probablement celles de Frédéric D'Andrea, ont été relevées sous le véhicule.
À l'aide d'une modélisation 3D du véhicule comparée à une voiture similaire, l'expert a aussi évalué la vitesse dans la rue de la Croisette, empruntée avant la rue des Canadiens. Sur un tronçon de douze mètres, la vitesse moyenne atteignait 163 km/h. D'autres calculs ont permis d'établir une vitesse de 163 km/h à hauteur du numéro 100 de la rue des Canadiens, 141 km/h au numéro 105 et 155 km/h au numéro 117.
Le trajet
Marc Van Lierde a lui-même reproduit le trajet au volant d'une BMW légèrement plus lourde que celle de Paolo Falzone, à une vitesse de 140 km/h. "Je n'étais pas à l'aise, j'avais même un peu peur", a-t-il reconnu devant la cour. La vidéo diffusée à l'audience montre le véhicule franchissant les chicanes de ralentissement à très grande vitesse. À son terme, une voix lâche : "Impressionnant".
Est-il possible de parcourir une telle distance, à cette vitesse, sans regarder la route et sans voir les chicanes ? demande Me Mayence. Pour l'expert, la réponse est non : au moindre écart, le véhicule aurait quitté la chaussée. Le conducteur devait donc être concentré et regarder devant lui. "Je ne conçois pas qu'il regardait la vidéo", affirme-t-il. Me Mayence fait toutefois remarquer que la vidéo montre également la route.
L'expert a également analysé les capacités d'éclairage du véhicule dans un hangar, sans lumière extérieure. En feux de croisement, la visibilité atteignait entre 35 et 40 mètres, une distance jugée suffisante pour circuler à 50 km/h en agglomération. En feux de route, cette visibilité montait à une centaine de mètres. Avec des gilets fluorescents, les distances de perception augmentaient jusqu'à 100 mètres en feux de croisement et 200 mètres en feux de route.
L'extraction des données du module airbag a permis d'établir la vitesse exacte au moment du choc : 105 km/h. Les données fournies par BMW montrent qu'environ 2,5 secondes avant l'impact, le véhicule roulait à 173 km/h. La vitesse est ensuite descendue progressivement à 167 km/h, 158 km/h, 145 km/h, 125 km/h, puis 105 km/h lors du premier impact, dans une zone limitée à 50 km/h.
Les analyses révèlent également que cinq secondes avant la collision, la voiture était encore en accélération maximale. La décélération n'aurait débuté qu'entre 2,5 et 2 secondes avant le crash. Concernant la trajectoire, le volant était braqué de huit degrés cinq secondes avant le choc, puis resté droit entre 3,5 et 2 secondes avant l'impact. Des coups de volant dans les deux sens ont ensuite été enregistrés à partir d'1,5 secondes avant la collision.
Le téléphone de Paolo
L'expert a aussi examiné les vidéos enregistrées par le téléphone de Paolo Falzone. Selon lui, la chaussée restait clairement visible sur une longue distance grâce à un éclairage public récemment rénové. "On distingue nettement le revêtement clair jusqu'au carrefour de la rue Saint-Julien. Ensuite, la zone devient plus sombre, mais on aperçoit encore une ligne rouge et un point lumineux au loin", a-t-il expliqué.
À la demande du juge d'instruction, Marc Van Lierde a également étudié le déplacement du cortège carnavalesque. Celui-ci avançait à environ 2 km/h et s'étendait sur une profondeur de 25 mètres, avec une centaine de participants.
Selon ses conclusions, Frédéric D'Andrea a été transporté sur une certaine distance à une vitesse moyenne de 25 km/h avant de tomber au sol, puis d'être écrasé par le véhicule, qui roulait alors à environ 15 km/h.
Le crash en 3D
L'expert a fait une simulation de la pénétration du véhicule dans le cortège. L'auto percute des obstacles sur le côté droit de la chaussée et éparpille les victimes sur les deux côtés, sur parfois plus d'une vingtaine de mètres. Plusieurs personnes passent sur le capot, comme une boule de bowling percuterait des quilles. Glaçant !
Enfin, l'expert s'est penché sur le temps de réaction du conducteur. D'après ses calculs, un automobiliste normalement attentif aurait pu apercevoir la foule environ 190 mètres avant le point d'impact. Paolo Falzone aurait réagi à environ 176 mètres de la collision, mais le freinage d'urgence n'aurait réellement commencé qu'1,19 secondes avant le choc. Une première réaction au freinage aurait toutefois été amorcée 2,58 secondes avant l'impact.
Au moment de l'impact, la BMW circulait encore à 105 km/h. L'expert conclut que si un freinage d'urgence avait été entrepris immédiatement, sans phase préalable de simple ralentissement, la vitesse résiduelle aurait pu être réduite à environ 34 km/h, ce qui aurait fortement limité les conséquences de l'accident. Il souligne également qu'avec une réaction immédiate et une distance disponible de 105,96 mètres, le véhicule aurait même pu s'immobiliser complètement avant d'atteindre les piétons, malgré une vitesse initiale de 170 km/h.
Pour l'expert, la vitesse excessive demeure la cause principale de l'accident et Paolo Falzone n'a pas appuyé sur ses freins, de toutes ses forces, comme il l'a déclaré lundi.
