Pascal Delwit: "On n'est pas loin d'être au bord d'un précipice"

L'expertise d'un politologue, Pascal Delwit, professeur à l'ULB. Si la négociation à six échoue, il ne voit pas d'alternative avec d'autres partenaires : "Tant qu'à faire, autant reprendre la même configuration"…

Paul Piret
Pascal Delwit: "On n'est pas loin d'être au bord d'un précipice"
©REPORTERS

Y a-t-il une alternative évidente à la reprise des négociations par les mêmes six ?

Je n'en vois pas. On peut bien sûr multiplier les scénarios, mais on n'est pas loin d'être au bord d'un précipice dont on ne connaît ni la profondeur ni le contenu Il vaudrait mieux ne pas y plonger ! Si la négociation à six échoue, je ne vois franchement pas d'alternative avec d'autres partenaires, sauf à considérer que l'accord institutionnel est mort et à faire le choix de nouvelles discussions budgétaires et autres, immanquablement difficiles. Tant qu'à faire, autant reprendre la même configuration. Un gouvernement de techniciens ? Avec lui, les résultats électoraux n'ont plus d'importance.

Les mêmes six donc. Autour du même Di Rupo ?

Politiquement, c'est le plus logique : le PS est l'un des deux gagnants des élections, c'est lui qui a mené à bien l'accord institutionnel. Cela dit, si une personnalité autre peut atteindre le point de synthèse, pourquoi pas ? D'ailleurs, l'un des messages implicites de la famille libérale est peut-être d'avoir quelqu'un d'autre qu'Elio Di Rupo. Même si on ne voit pas bien qui. Johan Vande Lanotte, entend-on ? Ce serait paradoxal : le scrutin de 2010 aura été la troisième défaite d'affilée du SP.A. Mais les codes d'analyse politique et de la négociation en Belgique sont tellement perturbés qu'il faut être très ouvert à ce qui peut arriver

Perturbations, dites-vous. Voici que celles que l'on pensait inhérentes et confinées aux débats et clivages communautaires s'étendent au registre socio-économique…

Oui, et de mon point de vue, c'est le plus surprenant, dans la situation actuelle. On savait que le budget 2012 serait l'un des plus difficiles à négocier, mais on semblait retrouver un canevas plus classique et mieux tracé, un dossier moins symbolique d'un point de vue identitaire, des acteurs sociaux bien connus Deux éléments sont apparus. Le premier : plus d'acteurs qu'auparavant sont dans une dynamique que je qualifie de majoritaire, moins proportionnelle et consociative, et sont prêts à aller très loin ; c'est vrai aussi dans le chef d'acteurs sociaux dont on sent bien la volonté d'en découdre. Le second : le fédéralisme produit des effets qui font que les partis sont dans des postures plus complexes. Ainsi, il n'a échappé à personne que le fait que la famille libérale ne soit pas présente au pouvoir des entités fédérées est un problème évident pour la négociation du budget à l'échelle fédérale.

Par-delà, n'est-ce pas la confirmation que le "modèle belge" du compromis craque de toutes parts ?

Il craque vraiment. Les capacités de synthèse de points de vue fort différents que l'on prêtait et que l'on prête encore aux politiques belges, qui font qu'ils ont souvent occupé des fonctions importantes dans l'Union européenne, sont en train de s'étioler dans le cadre belge même.

… Tandis que l'impatience ou le désintérêt des citoyens risquent encore d'enfler.

Il y a plusieurs risques. Celui que vous mentionnez : ce sont des secousses très régulières dans les opinions. Elles qui ont déjà des difficultés à comprendre les termes et les codes classiques de la négociation ne savent pas bien où l'on va, dans le contexte anxiogène d'une Europe fragilisée. Et il y a le risque qu'à un moment donné, la Belgique soit embarquée dans une spirale difficile à contrôler d'augmentation des taux d'intérêt, de spéculation sur l'économie belge, de doutes à investir L'économie belge n'est pas la grecque ou l'espagnole, mais à force de jouer avec le feu, on risque de se brûler. Le paradoxe pour l'instant, c'est qu'une relative confiance dans la capacité de l'économie belge coexiste avec une forte attente que la situation politique se décante. Tous les négociateurs en ont-ils bien la perception ?


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