La "Suédoise" ou la fin de certains tabous
Le Gouvernement des "Droites" devrait profiter du renvoi du PS dans l'opposition. La vente de certaines entreprises publiques, l'index, le nucléaire, la fonction publique…Le MR et sa stratégie visant à prévenir la future opposition socialiste. Dossier.
- Publié le 08-08-2014 à 05h42
- Mis à jour le 08-08-2014 à 13h46

Le MR est au centre de toutes les attentions. Logique. En tant que seul partenaire francophone de la "Suédoise" (MR, N-VA, CD&V, Open VLD), il sera le garant des intérêts du sud et du centre du pays. Ceci dit, sur le plan socio-économique, c'est sans doute le CD&V qui devra être le plus vigilant quant aux choix qui seront opérés.
Si les syndicats venaient à descendre dans les rues, spécifiquement l'ACV (le pendant néerlandophone du syndicat chrétien CSC), le CD&V serait le premier à en pâtir. C'est que, même affaiblie, l'aile gauche du parti reste influente et conserve des relais forts dans la société civile, notamment auprès du Mouvement ouvrier chrétien flamand (l'ACW), de l'ACV, des mutuelles, ou des représentants des classes moyennes (Unizo).
Mais - on y revient - cela reste le MR qui a le plus à perdre d'une participation à un gouvernement "suédois". "C'est un pari. Et un pari, parfois on le gagne, parfois on le perd…" , entend-on du côté de la Toison d'Or. Alors autant mettre toutes les chances de son côté.
Les réformateurs ont pris le soin de mettre des balises à la négociation en cours sur la formation du gouvernement fédéral. La première d'entre elles est de ne parler que de socio-économique - l'institutionnel est mis au frigo durant toute la législature. Ensuite, le MR a veillé à ne pas donner au PS le bâton pour se faire battre, c'est-à-dire à ne pas s'attaquer de front à ce qui fait l'ADN des socialistes. Les balises sont donc aussi socio-économiques.
La N-VA, pour monter dans un gouvernement sans le PS, a accepté de ranger au placard certaines revendications fortes. Les allocations de chômage ne seront pas limitées dans le temps, contrairement à ce que défendent les nationalistes, et l'indexation automatique des salaires sera maintenue. Autre exigence forte du MR : garantir la concertation sociale. Syndicats - essentiellement - et patrons seront étroitement associés aux discussions dans lesquelles ils ont traditionnellement leur mot à dire (emploi, sécurité sociale, etc.).
Manœuvrer avec finesse
Il est toutefois clair que le gouvernement de droite qui s'apprête à voir le jour va s'attaquer aux tabous socialistes. Avec plus ou moins de vigueur, selon les cas. Participation dans les entreprises publiques, calcul de l'indexation des salaires, allocations de chômage… On peut faire confiance au PS et à Laurette Onkelinx, future cheffe de l'opposition, pour montrer les crocs dès que le gouvernement prendra des mesures dans ces matières. Les "Suédois" tenteront du coup de mener l'offensive avec finesse…
La note rédigée par le président de la N-VA, Bart De Wever, lors de sa mission d'information, en est une parfaite illustration. En matière de chômage, par exemple, il écrivait : "L'impact d'un élément activateur introduit par le gouvernement précédent sous la forme d'une dégressivité renforcée de l'allocation de chômage peut être étudié de manière plus approfondie et évalué."
Ça ne loupera pas… La future majorité, pour toute une série de dossiers sensibles, prendra comme base de travail les décisions du "gouvernement précédent" , emmené par le socialiste Elio Di Rupo…
Si la majorité "suédoise" veillera donc à ne pas tendre des perches à ses adversaires, elle essayera clairement d'attraper celles qui se présentent à elle.
Indexation des salaires
L'enjeu qui se cache derrière la problématique de l'indexation automatique des salaires est celui de la compétitivité de nos entreprises. Le handicap salarial est réel par rapport aux pays voisins, c'est-à-dire qu'un travailleur coûte plus cher en Belgique qu'en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas.
Le gouvernement sortant s'est déjà attaqué à ce handicap. Il a bloqué les hausses salariales pendant deux ans, baissé les charges patronales et... revu le mécanisme de l'indexation, de telle sorte que les salaires augmenteront moins vite à l'avenir. Pour ce faire, il a modifié la composition du panier des biens et produits qui permet de calculer l'indexation. Il y a, par exemple, ajouté les produits blancs ou intégré les périodes des soldes. L'exécutif a aussi fait en sorte que des corrections puissent être apportées chaque année au panier.
Le gouvernement "suédois" devrait largement s'inspirer de ce procédé et poursuivre le travail. Tant sur la baisse des charges que sur le mode d'application de l'indexation.
Les bijoux de famille
Si la N-VA est manifestement plutôt pour, le MR semble également avoir mis de côté ses réticences. Les entreprises publiques, véritables bijoux de famille pour certains, boulets pour d'autres, pourraient, sous une coalition de type "suédoise", passer complètement dans le privé. Les plus souvent citées étant Bpost, BNP Paribas et Belgacom, dont la vente des parts appartenant encore à l'Etat belge rapporterait quelques milliards bien nécessaires (on évoque 13 milliards) à l'heure où les négociateurs doivent en trouver 17 pour les cinq années qui viennent ou pour faire diminuer la dette. On touche évidemment ici aux fondamentaux idéologiques qui caractérisent encore la gauche et la droite.
Le positif de l'opération résidant dans la juteuse opération financière, qui constituerait cependant un "one shot". À long terme, l'Etat renoncerait aussi aux dividendes futurs. On voit mal, par contre, le probable gouvernement faire la même chose avec la SNCB, même si, à la N-VA, on est plutôt pour.
La sortie du nucléaire
Alors qu'avec l'arrivée des Ecolos au gouvernement fédéral en 1999, l'Etat belge s'engageait à sortir du nucléaire partiellement en 2015 (loi de 2003), le précédent gouvernement, sous l'impulsion de Melchior Wathelet, réorganisait cette décision. Il semble, depuis ces derniers jours, que le probable futur gouvernement fédéral de "droite" pourrait tout remettre en question et même réinvestir dans le nucléaire.
Si cette question embarrassait le PS, enfin libéré des Ecolos dans les gouvernements qui ont suivi, ce dernier et ses collègues de gouvernement ont toujours préféré ne pas trop évoquer le sujet. Mais l'Etat belge devra, un jour où l'autre, se positionner. C'est peut-être ce que la future coalition s'apprête à faire. Pourtant, les problèmes rencontrés ces dernières années par certaines centrales auraient tendance à faire office de repoussoir à l'égard du choix de la prolongation. D'un autre côté, les supporters du nucléaire réclament, avec beaucoup de mauvaise foi disent leurs adversaires, qu'on leur donne l'alternative.S.Ta.
La fonction publique
Atous les niveaux de pouvoir et pendant toute la campagne électorale, le MR, côté francophone, et d'autres partis plus à droite, côté néerlandophone, l'ont martelé tant et plus : "il est nécessaire de réduire les coûts de fonctionnement de l'Etat" . Il semble donc que le nombre de fonctionnaires fédéraux pourrait fortement baisser dans les années qui viennent.
Dans une logique d'anti-service public presque viscérale, la solution du non-remplacement en cas de départ ou même de la suppression de certains postes contractuels fait donc son chemin. Dans une logique de rationalisation, le futur gouvernement des "droites" pourrait donc opter pour ce choix radical. L'administration, à tout niveau, a, à tort ou à raison, toujours été perçue comme un repaire d'électeurs du PS. Mettre les socialistes dans l'opposition représente, dans l'esprit des partis de la prochaine coalition, une opportunité de mettre fin, peut-être, à certains relais du PS au sein de l'administration.
L'âge de la pension
Relever l'âge de la pension, voilà bien une mesure quasiment inévitable que le PS sera assurément bien content de ne pas devoir assumer. Quel que soit le gouvernement qui prendra bientôt la main, il faudra s'attaquer au problème depuis longtemps annoncé des pensions. Le récent rapport rédigé entre autres par l'ancien ministre (SP.A) Frank Vandenbroucke met quelque peu les futurs ministres devant leurs responsabilités.
Les solutions seront dures mais nécessaires et il est illusoire de croire que l'âge fatidique de 65 ans restera la norme encore longtemps. Relever l'âge du départ à la retraite est souvent présenté comme une des solutions incontournables. D'autres pays confrontés à ces problèmes de vieillissement de la population et de facto du paiement des pensions ont déjà pris des décisions allant dans ce sens. Une éventuelle coalition "suédoise" qui voudrait démontrer sa raison d'être devra inévitablement s'attaquer à cette épineuse question.