Sophie Wilmès: "Les mesures adoptées seront-elles suffisantes ? Je pense que oui"
La Première ministre Sophie Wilmès (MR) est au cœur de la décision dans la lutte contre le coronavirus. Jeudi soir, elle annonçait, aux côtés des représentants des entités fédérées, une série de mesures fortes, inédites. Elle s'explique. Le pays traverse une crise sanitaire inédite. Quel est votre état d'esprit ?
- Publié le 13-03-2020 à 22h01
- Mis à jour le 13-03-2020 à 22h03

La Première ministre Sophie Wilmès (MR) est au cœur de la décision dans la lutte contre le coronavirus.
Jeudi soir, elle annonçait, aux côtés des représentants des entités fédérées, une série de mesures fortes, inédites. Elle s'explique.
Le pays traverse une crise sanitaire inédite. Quel est votre état d'esprit ? Nous travaillons au quotidien avec des experts scientifiques de grande renommée, qui connaissent leur métier et qui ont démontré depuis le début de la crise qu'ils n'avaient pour nature ni d'exagérer la situation ni de la minimiser. Quand on travaille avec ce type de groupe, cela vous donne la conviction que, si on vous demande de prendre des mesures fortes, comme des entraves à la liberté, il faut le faire. Je suis sereine, très déterminée et très consciente de la responsabilité qui s'impose à nous.
Les mesures prises jeudi sont-elles suffisantes ? Certains experts estiment qu'il aurait fallu être plus strict, fermer totalement les écoles par exemple.
Pendant des semaines, nos experts n'ont pas jugé nécessaire de prendre des mesures. Lundi, ils ont jugé qu'il le fallait, et jeudi aussi. On les a prises. Pas parce que cela nous amuse, pas parce que c'est un deal, mais parce que c'était nécessaire. Techniquement, on peut toujours aller plus loin. Vous trouverez toujours des experts avec des avis différents. C'est pour cela que nous nous reposons sur l'avis d'un groupe de scientifiques qui, de manière collégiale, vont proposer une série de mesures. Cela vous permet d'avoir une certaine assurance. Ces mesures seront-elles suffisantes ? Je pense que oui. La communauté scientifique les salue. Et s'il y a sur les réseaux sociaux des voix dissonantes, cela fait partie de la démocratie.
Est-ce que votre groupe d'experts avait demandé la fermeture des écoles ? Il y a deux versions qui circulent à ce sujet.
On nous a expliqué que les enfants sont particulièrement contagieux. Nous avons vu que certains pays décidaient de fermer les écoles. Mais on nous a aussi dit qu'il fallait faire attention aux conséquences négatives d'une fermeture, à savoir le fait que les parents devront s'occuper des enfants et que cela pouvait avoir des conséquences négatives sur le personnel des soins de santé. C'est pour cela qu'on ne ferme pas les écoles. Les cours sont suspendus. Les élèves sont tenus de rester à la maison, mais une garderie est organisée pour permettre aux parents qui occupent une fonction critique (santé, sécurité, etc.) d'assumer pleinement leur travail. Il y avait aussi une question de réalisme économique : quand les deux parents travaillent et n'ont pas d'aide, quand vous êtes un parent seul, vous avez besoin de soutien. Et puis, on s'est préoccupé des familles pour qui la garde serait assurée par un grand-parent, qui est une personne à risque. Pour ces gens-là, il fallait des garderies.
L'économie sera fort impactée par les mesures prises. Quelles seront les mesures de soutien ?
La préoccupation première du gouvernement, c'est la santé de la population. On n'y dérogera pas. Mais on sait qu'en cas de pandémie longue, on pourrait voir la croissance mondiale diminuer de moitié et la croissance belge perdre 0,3 à 0,4 %. Ce n'est pas rien. Si on ne prend pas ce paquet de mesures sanitaires aujourd'hui, l'impact négatif sur l'économie sera beaucoup plus important que l'impact direct de ces mesures. Cela n'empêche pas que nos mesures ont un impact direct, qui est en cours d'évaluation. On travaille à des mesures supplémentaires pour aider les entreprises à passer ce cap. Et on est totalement prêt à le faire, car si l'objectif numéro 1 est de protéger la population, il n'est pas question de faire semblant qu'il n'y a pas d'impact économique derrière. On prendra aussi nos responsabilités à ce niveau-là.

Quitte à creuser le déficit ?
Tout cela doit se faire au regard des réglementations européennes, notamment en matière d'aides d'État. C'est un des points qui a été abordé avec les autres États membres, la présidente de la Commission et le président du Conseil. On a parlé de flexibilité pour les aides d'État et sur le pacte de stabilité. Et on va clairement vers un assouplissement pour l'ensemble de l'Europe.
Avez-vous des pistes de financement alors que le déficit est annoncé à 14 milliards d'euros ?
Première des priorités : la santé de nos concitoyens. Deuxième priorité : la relance de l'économie. Je l'assume complètement. La situation budgétaire est une réelle difficulté. On s'en occupera mais ce n'est pas notre premier challenge et la Commission européenne accepte cette position.
Dans une telle crise, l'État fédéral a-t-il suffisamment de pouvoir ? "Recommander" l'adoption de mesures, cela ne semble pas très efficace…
Les problèmes ne se sont pas posés en ces termes. Nous sommes un État de droit et chaque compétence doit être respectée au niveau où elle s'exerce. Si vous n'êtes pas entré dans la phase fédérale, c'est-à-dire celle que nous sommes en train de mettre en œuvre, on ne peut que "recommander" car ce sont les gouverneurs et les bourgmestres qui décident. Dans une démocratie et dans un fédéralisme mature, si le fédéral dit qu'il recommande strictement d'interdire certaines choses, sur la base d'éléments scientifiques, je ne pense pas qu'il faille être plus clair que cela pour que les autres niveaux de pouvoir prennent leurs responsabilités. On a vu en début de semaine, toutefois, que certains jouaient un autre jeu. Certains prétendaient qu'un avis du fédéral ne suffisait pas pour adopter ce genre de mesures.
Vous parlez de la réaction de Bart De Wever, bourgmestre d'Anvers et président de la N-VA.
Un avis suffit à un bourgmestre pour qu'il prenne des mesures pour protéger la population. Désormais, nous sommes passés au stade fédéral et, donc, il y a une cellule de gestion et de coordination qui a été mise en place. Mais nous n'avions pas travaillé autrement avant que cette "phase fédérale" soit enclenchée… La coordination était quasiment la même et était soutenue politiquement par les différents acteurs.
Bart De Wever a-t-il voulu mettre le fédéral dans l'embarras ?
Je n'ai pas à expliquer les réactions du bourgmestre d'Anvers. Je constate simplement qu'un jour, il estime que la situation n'est pas importante et que le lendemain, il réclame un plan catastrophe… Le ministre-Président flamand était d'accord avec les mesures adoptées. Il s'agit pourtant d'un proche de Bart De Wever (Jan Jambon, N-VA). Désormais, les décisions sont saluées de manière assez large. Je veux continuer à faire en sorte que cette collaboration fonctionne car c'est la seule manière de garantir la protection de la santé de nos concitoyens.
Jeudi soir, les discussions ont longuement coincé au sein du Conseil national de sécurité. Il y aurait eu une opposition entre Flamands et francophones sur l'opportunité de suspendre les cours dans les écoles. Est-ce juste ?
C'est inexact. On s'est réuni plusieurs heures sur un ensemble de mesures assez lourdes. On a procédé à une analyse sanitaire de la situation. Tout cela prend énormément de temps. Y a-t-il eu des discussions sur les écoles ? Bien sûr. Y a-t-il eu des discussions sur l'Horeca ? Bien sûr. Y a-t-il eu des discussions sur le respect des libertés ? Bien sûr. Mais ce qui compte à la fin, c'est que l'on puisse présenter ensemble des mesures avec l'adhésion de tous.
L'accord final, en soirée, a été obtenu par un aparté entre vous, Elio Di Rupo et Jan Jambon. Vous confirmez ?
Quand les discussions bloquent, il faut savoir changer de format de négociations… Mais je ne ferai pas de commentaires sur la dynamique des discussions.
La gestion de cette crise peut-elle vraiment se faire en affaires courantes ?
Un gouvernement en affaires courantes est en pleine capacité constitutionnelle de gérer ce type d'urgence. Mais est-ce que cette situation est de nature à faire prendre conscience à certains qu'il y a urgence à former un exécutif de plein exercice ? Je l'espère. Le pays en a besoin depuis des mois.