Sophie Wilmès et Alexander De Croo, deux Premiers ministres aux styles très différents au coeur de la tempête sanitaire
Lancée début juin, nous poursuivons notre série en cinq épisodes, publiés tous les week-ends jusqu'au 4 juillet, sur les coulisses de la crise sanitaire inédite que nous traversons. Nos journalistes vous emmènent dans les couloirs du pouvoir, là où les experts ont été consultés et là où les lobbys se sont imposés. Ils y ont confronté leurs analyses et opinions. Rarement de telles pressions scientifiques, économiques, sociales et médiatiques ont pesé sur les femmes et les hommes aux commandes du pays et des entités fédérées. Au fil des mois, des personnalités se sont révélées, des ambitions et des jalousies aussi, alors que d'autres étaient pointées du doigt pour leur négligence, leur amateurisme ou leur communication chaotique. Cette crise sanitaire historique a contraint des ministres régionaux, communautaires et fédéraux - aux intérêts divergents et aux couleurs politiques difficilement compatibles - à chercher des compromis, parfois dans la douleur, souvent dans l'urgence ou la précipitation. La Libre se penchera aussi sur la course au vaccin et la bataille de la Commission européenne pour accélérer le travail des firmes pharmaceutiques, avec les crispations et rebondissements que l'on a pu suivre, tel un feuilleton.

- Publié le 25-06-2021 à 18h38
- Mis à jour le 02-07-2021 à 22h33

Les services de soins intensifs subissent un siège depuis plusieurs semaines. Sophie Wilmès, alors Première ministre, veut se rendre compte de la situation par ses propres yeux. Nous sommes le samedi 16 mai 2020 et ses collaborateurs ont organisé la visite de plusieurs institutions hospitalières bruxelloises. Les journalistes ne sont pas invités. Il s'agit d'épargner au personnel soignant, fort affecté, la pression supplémentaire des caméras. Il s'agit aussi ne pas donner à cette visite les cyniques apparences d'un coup de communication. Une première rencontre sur le site de Delta se déroule bien, mais une mauvaise surprise attend la locataire du 16 rue de la Loi.
Le cortège de berlines noires qui emmène Sophie Wilmès à l'hôpital Saint-Pierre est accueilli par une haie d'honneur organisée par quelques dizaines d'employés qui lui tournent le dos. Ils veulent protester, notamment, contre le dispositif de réquisition potentielle du personnel médical prévu par le fédéral. Les médias ont été prévenus et filment cet affront prémédité. "Même si elle dit le contraire, les dos tournés à l'hôpital Saint-Pierre l'ont terriblement marquée, c'était tellement injuste à son égard", se souvient un élu impliqué dans la gestion de la crise sanitaire.
Marge de manœuvre ? Zéro…
Sophie Wilmès n'avait pas signé pour ça… Jeune fille, elle haïssait la politique. L'ancienne échevine de Rhode-Saint-Genèse, l'ancienne élue provinciale du Brabant flamand, a été projetée par le jeu des péripéties fédérales à l'avant-scène de l'une des pires périodes de l'histoire récente de la Belgique. Très appréciée de Charles Michel, elle avait été choisie par ce dernier pour garder les clefs du "16" en attendant que l'impasse dans les négociations gouvernementales trouve une issue favorable. Après les années "suédoise" et la chute de sa majorité, l'ancien Premier ministre MR s'était envolé vers la présidence du Conseil européen. Sophie Wilmès le remplace alors à la tête d'un exécutif en affaires courantes et minoritaire à la Chambre. Sa marge de manœuvre politique tend vers zéro, mais un virus venu de Chine va transcender son mandat sans enjeu.
Dynastie libérale
Le chemin parcouru par Alexander De Croo est autre. Le "16", pour lui, relève d'un destin dont les étapes se sont précipitées. Il s'était pourtant juré de ne jamais se perdre dans la même carrière que son père, Herman De Croo, ancien patron du VLD et ancien ministre fédéral. Mais la politique l'a rattrapé : président des libéraux flamands à 34 ans ; vice-Premier ministre à 36 ans ; Premier ministre à 44 ans. Il serait injuste de ne voir en son itinéraire qu'un héritage dynastique. Cette progression foudroyante est aussi le résultat de son talent de meneur, de chef d'équipe.
Tout comme Sophie Wilmès, son accession à la plus haute fonction politique belge, le 1er octobre 2020, sera marquée par les incertitudes de la pandémie et son lot de décisions difficiles. Les deux Premiers ministres n'ont toutefois pas joué cette délicate partie avec les mêmes cartes.
Wilmès ou la solitude du pouvoir
Mars 2020. Seuls huit cas de contamination au Covid-19 ont été décelés en Belgique, mais le retour des vacances de Carnaval va faire exploser les chiffres. Face à l'adversité sanitaire, Sophie Wilmès se retrouve fort seule au sein de l'exécutif fédéral. Maggie De Block, la ministre fédérale de la Santé, ne tient pas la distance. En février, elle traite de dramaqueens (tragédiennes) les scientifiques qui, voyant l'épidémie arriver, sonnaient le tocsin. À la Chambre, elle compare l'impact du virus à une "petite grippe". En temps de crise, pour un ministre, il n'est jamais bon de relativiser. Sa crédibilité ne s'en remettra pas et Sophie Wilmès ne pourra pas s'appuyer sur elle comme Alexander De Croo le fera avec Frank Vandenbroucke.
"Maggie De Block a été une vraie catastrophe dans la gestion de la crise", glisse un ministre de l'actuel gouvernement De Croo. Un autre poids lourd fédéral nuance : "Chez plusieurs ministres, au début de la crise, il y a eu une forme de sidération. De Block n'était pas dans ce cas, elle agissait. Disposer d'un ministre de la Santé fort est un grand atout pour Alexander De Croo, c'est vrai. Mais, lorsque Vandenbroucke est arrivé à la Santé, tout était sur les rails. Le gouvernement Wilmès a dû créer toute une logistique à partir de rien. Prenons le comptage des hospitalisés, par exemple : au début, il fallait téléphoner à chaque hôpital, tous les jours, pour élaborer les statistiques !"
La pesanteur décisionnelle
Alexander De Croo serait-il dans une situation plus commode que celle de Sophie Wilmès lorsqu'elle était Première ministre ? Il dirige un gouvernement majoritaire et de plein exercice dont le processus de décision, s'il reste complexe (on est en Belgique…), rentre dans les schémas classiques. Sophie Wilmès devait composer avec une opposition massive. Sa coalition, fortement minoritaire, ne comptait que trois partenaires, le MR, l'Open VLD et le CD&V. Afin d'obtenir un soutien parlementaire suffisant, l'opposition avait été associée à la gestion de la crise au travers du "kern + 10".
"Plus d'emmerdes que de solutions"
Cet organe informel réunissait les membres du conseil des ministres restreint (le kern) et les présidents et représentants des dix formations qui soutenaient le gouvernement Wilmès II. "C'était du bricolage, se souvient un informateur. Le kern + 10, c'était plus d'emmerdes que de solutions, tous les partis venaient avec leurs petites revendications. Certains d'entre eux, restés dans l'opposition, n'étaient pas solidaires des décisions prises, et on passait des heures à discuter pour pas grand-chose."
Le problème de De Croo : la N-VA
Mise en place en octobre 2020, la large coalition dirigée par Alexander De Croo, la Vivaldi, a permis de faire taire une partie de ces tiraillements partisans en consacrant le retour au cœur du pouvoir fédéral de la famille socialiste et de la famille écologiste. Le Premier ministre actuel a toutefois dû affronter des difficultés inédites. "Sous Sophie, la guerre de positions entre les partis était contrebalancée par l'urgence liée à la première vague. On aboutissait malgré tout à des décisions", confie un observateur politique de premier plan. Paradoxalement, il régnait davantage d'unité entre le fédéral, les Régions et les Communautés qu'aujourd'hui.
Le gouvernement De Croo a été confronté à la forte lassitude de la population et, suite à l'apparition des vaccins, à un moindre sentiment d'urgence chez les décideurs. Dans ce contexte, des tensions d'un nouveau genre entre le fédéral, les entités fédérées et certaines formations ont vu le jour. En particulier, le MR de Georges-Louis Bouchez a pris publiquement ses distances, à plusieurs reprises, à l'égard des décisions approuvées en Comité de concertation. Le Premier ministre, pourtant de la même famille politique, s'en est agacé.
"Bouchez n'a pas autant de poids"
"Résumer les difficultés d'Alexander à un match avec le MR est une lecture très francophone, tempère-t-on du côté flamand. Le souci portait surtout sur l'équilibre par rapport à la Région flamande et par rapport à la N-VA qui voulait déconfiner. Il ne faut pas oublier que la N-VA, via le ministre-Président flamand, Jan Jambon, pèse le poids de la Flandre dans la discussion en Comité de concertation. Difficile pour Alexander De Croo d'être celui qui empêche la Flandre de retrouver sa liberté. Que ça soit Magnette, Bouchez, Rousseau, ou même Lachaert, les prises de position des présidents de parti n'ont pas toujours aidé la Vivaldi. Ne résumez pas le nœud du problème à Bouchez, il n'a pas autant de poids qu'il voudrait le faire croire."
Une question de méthode
Sophie Wilmès est atteinte du "syndrome de la pelote de laine". Lorsque, dans un dossier, un fil dépasse, elle tire dessus et toute la bobine se déroule. D'une question qui se pose, dix autres surgissent. L'ancienne "Première" est méticuleuse, parfois à l'excès. Avec elle, on ne sort pas de la salle de négociation avant que chaque alinéa ait été relu et validé. Quitte à faire poireauter les journalistes. Les défauts de cette méthode sont aussi des qualités : avec Wilmès au "16" régnait la précision.
"Du temps de Sophie, commente un haut responsable, on attendait 15 à 20 minutes après la discussion sur la situation sanitaire et on recevait ensuite les notifications des décisions prises. On les corrigeait immédiatement, on les validait et c'était fini. Désormais, avec Alexander à la barre, on envoie les notifs à 36 personnes différentes, à tous les ministres, à tous les chefs de cabinet, et ça part dans tous les sens. Certains, comme Vandenbroucke par exemple, en profitent pour rejouer le match, rediscuter les mesures…"
La surprise de la deuxième vague
La critique est aisée, bien entendu. À peine Alexander De Croo a-t-il obtenu le poste de Premier ministre qu'il a dû affronter la deuxième vague virale. Celle-ci a surpris par son ampleur et la vitesse de dégradation de ses noires statistiques. Beaucoup de cabinets devaient encore être constitués, la Vivaldi n'était pas arrivée à sa pleine puissance. Reste qu'il y a bien un "style De Croo" dans le management gouvernemental de la pandémie. Sa méthode est décrite de la sorte : mettre de côté les difficultés qui subsistent, convoquer d'autorité une conférence de presse dans la foulée du Comité de concertation et régler les points en suspens par après.
Un Premier ministre en "freestyle"
Certains voient dans l'actuel chef du gouvernement fédéral un Machiavel insondable, promenant sur les êtres et les choses un sourire énigmatique et distant tout en tirant les ficelles. "Confronté à son système de gestion, j'en ai parlé autour de moi dans mon parti, explique l'un de ses ministres. Je me demandais s'il le faisait exprès, s'il s'agissait d'un chaos volontaire destiné à renforcer son pouvoir. On m'a répondu que non. En fait, Alexander est convaincu qu'il va réussir et il délaisse la préparation des décisions. Sous des dehors très organisés, Alexander De Croo fonctionne en fait en freestyle. Cela a été difficile au début, cela a provoqué des tensions, mais De Croo a appris de ses erreurs et il travaille beaucoup plus en amont, quand c'est possible."