L'émergence d'une extrême droite francophone ? "Un risque à prendre au sérieux"
Contrairement à la France ou à la Flandre, la Belgique francophone semble préservée face à la montée de l'extrême droite. Pour le politologue Benjamin Biard (Crisp), la demande électorale pour ce genre de parti existe et pourrait, un jour, être satisfaite.

- Publié le 15-04-2022 à 10h00
- Mis à jour le 15-04-2022 à 12h30

En France, Marine Le Pen s'est hissée au rang de challenger naturel aux élections présidentielles. Pour la deuxième fois en lice au second tour de la course à l'Élysée, elle prétend offrir un contre-modèle souverainiste et nationaliste à la démocratie des droits de l'homme. Chez nos voisins, l'extrême droite fait partie des meubles. Il semble presque inévitable qu'elle finisse par intégrer les plus hautes sphères du pouvoir.
Le contraste est grand par rapport à la Belgique francophone. Malgré notre langue commune, l'offre politique est tout autre à Bruxelles et en Wallonie. Les Belges francophones ne connaissent pas d'extrême droite structurée. Et, si elle prenait forme, elle n'aurait pas accès aux médias.
Sommes-nous pour autant immunisés ? Ce n'est pas l'avis du politologue Benjamin Biard, qui vient de sortir une vaste analyse sur la lutte contre l'extrême droite en Belgique, publiée dans le Courrier hebdomadaire du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp, n°2522-2523).
Pour lui, la Belgique francophone n'est pas une île préservée de la tectonique politique qui secoue plusieurs pays européens. La demande pour une droite radicalisée et populiste existe et, un jour, pourrait être satisfaite, comme elle l'est en Flandre.
"Des moyens radicaux"
Mais de quoi parle-t-on ? La notion d'extrême droite recouvre un magma hétérogène de groupuscules, de chapelles doctrinales, de combats et de référents historiques. Benjamin Biard avance toutefois une définition : "L'extrême droite est une idéologie politique qui repose sur trois éléments : une vision de la société qui serait inégalitaire par nature, qu'il s'agisse d'inégalités de culture, de civilisation ou de races ; une vision nationaliste qui vise la poursuite d'une homogénéité ethnique, raciale, religieuse, culturelle, à l'intérieur d'un territoire donné ; des moyens radicaux pour mettre en œuvre un programme et la faible volonté à participer à une logique de compromis."

"Le cordon sanitaire médiatique explique en partie les difficultés de l'extrême droite au sud du pays"
Par rapport à la Flandre, la Belgique francophone semble préservée. Est-ce pour autant que l'extrême droite n'y existe pas ?
Il faut distinguer l'offre de la demande électorale. Du côté de la demande, on voit très bien que les francophones, mais aussi les germanophones, ont des attitudes sur les questions migratoires ou sécuritaires qui sont proches de celles des Flamands. Le problème est du côté de l'offre en Belgique francophone : l'extrême droite souffre d'une incapacité à se structurer, à se rassembler autour d'un leader charismatique. Le parti Nation, par exemple, existe depuis 1999 mais ne réunit que quelques dizaines de personnes lors de ses congrès. Par ailleurs, la Belgique francophone ne connaît pas d'organisations de l'ampleur de Schild&Vrienden en Flandre. Le potentiel est là, pourtant.
De multiples tentatives de structuration ont eu lieu ces dernières années.
Oui. Je pense au collectif "En colère" qui a vu le jour durant l'automne 2020 lors de la crise sanitaire. Et de nouveaux partis essaient de se développer : "Chez Nous", par exemple, qui a été adoubé par le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et par le Vlaams Belang (VB). Malgré ce fourmillement, la mobilisation de la société civile et les mécanismes destinés à contrer l'extrême droite empêchent sa structuration.
L'extrême droite monte dans plusieurs pays d'Europe. Finira-t-elle par toucher Bruxelles et la Wallonie ?
C'est un risque à prendre au sérieux. Il n'y a pas de raison de penser, vu la demande électorale, que la Belgique francophone restera à jamais préservée du développement de partis populistes de droite radicale ou d'extrême droite. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne ne connaissait plus de formations d'extrême droite obtenant plus de 5 % des suffrages. Toutefois, depuis 2013, l'AFD (Alternative für Deutschland) a montré une capacité mobilisatrice extrêmement forte. Autre cas intéressant : l'Espagne. Depuis la chute de la dictature franquiste, on ne connaissait plus de formation d'extrême droite capable de décrocher un siège au parlement national. Mais, créé en 2013, le parti Vox, parti frère du RN et du Vlaams Belang, parvient désormais à faire élire des députés et a même réussi à partager le pouvoir régional en Castille-et-León.
En Belgique, l'un des principaux murs dressés face à l'extrême droite consiste en un "cordon sanitaire" politique : les partis démocratiques refusent de gouverner avec le Vlaams Belang. Mais, ce faisant, n'alimente-t-on pas le ressentiment de ses cadres et de ses électeurs ?
Les effets du cordon sanitaire politique doivent être nuancés, ils connaissent des limites. En atteste l'évolution du Vlaams Blok et puis du Vlaams Belang depuis les années 1990, alors que le cordon sanitaire politique était déjà en place. Le cordon sanitaire médiatique (les médias francophones ne donnent pas directement la parole aux représentants de l'extrême droite, contrairement aux médias flamands, NdlR) permet d'expliquer en partie les difficultés de l'extrême droite au sens large au sud du pays. Mais le cordon médiatique connaît une évolution de son efficacité : les réseaux sociaux et autres forums en ligne, qualifiés parfois de "fachosphère", facilitent l'expression et la diffusion de ce type d'idées.
En Flandre, des voix s'élèvent dans les partis traditionnels pour rompre le cordon sanitaire politique et associer le Vlaams Belang au pouvoir.
Certains estiment en effet qu'il faut mettre le Belang aux responsabilités pour lui porter un coup qui serait fatal. Mais les exemples à l'étranger nous montrent que ce n'est pas forcément comme cela que ça marche. En Suisse, par exemple, l'Union démocratique du centre (UDC) est au gouvernement depuis plusieurs décennies. Et, pourtant, l'UDC reste la première formation en termes de suffrages à la chambre basse depuis plus de vingt ans.
En Belgique, le Vlaams Belang clame que plusieurs de ses idées (l'ancien plan de 70 points sur l'immigration du Vlaams Blok) ont été mises en œuvre par les autres partis. L'extrême droite gagne-t-elle la bataille des idées ?
L'extrême droite exerce une influence. Il y a toutefois très peu de propositions électorales concrètes issues des programmes qui se traduisent en décision publique. Par contre, des décisions peuvent aller dans le sens des propositions défendues par le VB, en l'occurrence. L'importance donnée de manière générale à certains thèmes, comme l'immigration, peut être influencée par la pression exercée par l'extrême droite. L'éventail des outils de lutte contre l'extrême droite n'empêche pas ses idées de circuler.
Les moyens juridiques visant à sanctionner certaines expressions ou comportements ont été multipliés ces dernières années pourtant.
À la base de cet arsenal juridique, on trouve la loi de 1934 qui vise à interdire les milices privées. La loi Moureaux de 1981, destinée à lutter contre le racisme et la xénophobie, a été difficile à mettre en œuvre dans un premier temps. Les expressions visées par ces dispositions relevaient du délit de presse (et étaient renvoyées en cour d'assises). Par la suite, on a facilité la mise en œuvre de ce genre de textes.
L'extrême droite a adouci son discours. Est-elle toujours aussi dangereuse ?
Il y a un lissage du discours des leaders d'un certain nombre de partis, comme celui de Marine Le Pen et de Tom Van Grieken (le président du Vlaams Belang). Par contre, sur le plan des propositions concrètes, on constate très peu d'évolution. Hormis certains points, le programme du RN n'a pas tellement évolué sur la migration ou les questions sécuritaires. La même analyse vaut pour le Vlaams Belang.
Le Vlaams Blok, dissous en 2004 à la suite de plusieurs décisions en justice, a été rebaptisé "Vlaams Belang". Son fond idéologique n'a donc pas changé ?
Les cadres du Belang sont nombreux à reconnaître que la dissolution et le changement de nom correspondaient à une opération purement cosmétique. Il fallait répondre à un arsenal juridique contre le racisme et la xénophobie qui s'était renforcé et il fallait que le parti évite de perdre sa dotation publique. C'est cette nécessité qui explique la mutation. Toutefois, coexiste également une nécessité électorale : il fallait tenter de briser le "plafond de verre" qui limite la progression de l'extrême droite dans les urnes (en rassurant les électeurs moins radicaux, NdlR).
En Flandre, le traitement du Vlaams Belang est ambivalent. Le parti ne subit pas de cordon médiatique mais n'est pas jugé comme fréquentable politiquement…
Le VB n'est ni complètement diabolisé ni complètement normalisé. Malgré le lissage du discours de nombreuses formations d'extrême droite, leurs programmes restent problématiques à l'égard de la démocratie et des fondements libéraux de notre société, tels que l'équilibre des pouvoirs et les mécanismes de protection des minorités sexuelles, religieuses ou ethniques. Les minorités musulmanes pourraient voir une partie de leurs droits mise en cause par l'arrivée au pouvoir d'un parti comme le Vlaams Belang.