"Oui, je dérange" : la méthode Spinette, bourgmestre "omniprésent" et "ultra-colérique" de Saint-Gilles, pose question
Accusation d'entrave à une mission de police, de copinages, de licenciements abusifs ou de coups de sangs : à Saint-Gilles, ils sont nombreux à pointer du doigt la gestion communale du bourgmestre. Jean Spinette répond.

- Publié le 21-03-2024 à 07h49

Il y a quelques mois, un travailleur de la commune de Saint-Gilles nous alertait sur les méthodes peu orthodoxes en vigueur au sein de l'administration communale. Récemment, plusieurs employés ou anciens employés ont accepté de témoigner, nous dressant un portrait peu glorieux du nouveau bourgmestre Jean Spinette (PS). L'intéressé s'en défend. Explications.
Le fantôme d'Uneus
Depuis les récents événements à la Porte de Hal et déjà depuis sa prise de maïorat en septembre 2022 en remplacement de Charles Picqué, Jean Spinette n'a eu de cesse de défendre la police et de réclamer "plus de bleus en rue." Il semblerait qu'il n'ait pas toujours partagé cette vision. La Dernière Heure s'est procuré un rapport, signé de la main du premier commissaire de la zone de police Midi, relatant un incident entre Jean Spinette et des agents de police de la brigade Uneus. Nous sommes en avril 2020. Les policiers, alors en intervention au square Jacques Franck, ont vu débouler une agente de la prévention de Saint-Gilles et celui qui, à l'époque, était échevin de la Prévention. Jean Spinette a sermonné les forces de l'ordre devant les jeunes avec qui ils étaient en train de parler pour leur demander de respecter la distanciation sociale (nous étions alors en pleine période covid). Dans le rapport, destiné au bourgmestre Charles Picqué, on peut lire que Jean Spinette a déclaré à une commissaire de police "qu'elle n'intervient que dans le bas de Saint-Gilles, qu'elle n'ose pas intervenir auprès des bobos du haut, qu'elle n'a aucune connaissance de l'espace dans lequel les jeunes du square évoluent et que le square était leur jardin dans lequel la police n'avait rien à faire."

Malgré des excuses de l'intéressé, mentionnées dans le rapport, le commissaire jugeait à l'époque que l'intervention de l'actuel bourgmestre était "insensée, scandaleuse, voire délictueuse" puisqu'elle "avait mis la sécurité des agents en péril" et "ravivé des tensions entre les jeunes et la police dans un lieu sensible". La commissaire présente lors de l'altercation avait d'ailleurs menacé de dresser un PV pour "incitation à l'émeute". La collaboration avec le service prévention a été "torpillée" par cette intervention et la confiance entre la prévention et la police "gravement atteinte voire totalement perdue".
Contactée, la zone de police se souvient de l'incident qui devait rester confidentiel mais défend le bourgmestre : "la situation actuelle a forcé un changement de vision, nous collaborerons de plus en plus étroitement avec la commune de Saint-Gilles comme avec les deux autres de la zone."
Pourtant, un témoignage d'un travailleur de Saint-Gilles vient semer le doute : "J'ai discuté récemment avec des policiers, ils en veulent beaucoup à Jean Spinette et assurent qu'il aura beau ramper, ils ne viendront pas l'aider vu les bâtons qu'il a mis dans leurs roues."
Le bourgmestre reconnaît l'altercation mais dément formellement avoir dit que la police n'avait rien à faire au Jacques Franck : "l'échange et la teneur de nos propos n'ont sans doute pas été opportuns et le faire devant tous les agents n'était pas une bonne chose. Toutefois, le rapport me paraît à charge de manière disproportionnée avec une interprétation de mes propos qui n'a pas lieu d'être. J'ai à cœur la collaboration entre la police et la prévention."
Le bourgmestre accuse surtout le timing : "Si ce document ressort maintenant, c'est que certains ne veulent pas de cette collaboration. On est en train de toucher à certains privilèges au sein de la zone. Ça ne plaît pas à tout le monde. 99 % des agents sont très impliqués et dévoués aux services aux citoyens. Mais il y en a qui veulent que ça échoue. Peut-être pour orienter la politique pour donner plus de marge de manœuvre à la police. J'ai toujours dit que la brigade Uneus avait aussi apporté des choses en termes d'efficacité. On n'a jamais pu l'évaluer. Ça a pu gêner les dealers qui se sont basés sur les comportements racistes de certains agents pour mettre fin à cette brigade. Il faut évidemment dénoncer ces comportements. Mais l'idée originelle d'Uneus était de travailler avec le monde associatif et la prévention. On a appris grâce à cette expérience que cette coopération ne se décrète pas, elle se construit. C'est ce que l'on essaie de faire aujourd'hui. Oui, je suis allé dire à des policiers que je ne trouvais pas leur méthode d'opération appropriée. De l'autre côté, des jeunes me reprochent de protéger des policiers racistes. Personne ne m'apprécie, c'est peut-être que je suis dans le bon."
"Vous me demandez d'être zen ?"
Des coups de sang du bourgmestre comme celui-ci font visiblement très souvent trembler les murs de l'hôtel de ville : "il ne se passe pas un collège sans qu'il ne se déchire avec Ecolo" Un jeu politique musclé ? Pas que. Cela dépasse souvent le cadre clos de l'exécutif saint-gillois. Quel travailleur de la commune n'a pas entendu parler de l'altercation entre des médiateurs en rue de nuit et le bourgmestre en plein parvis de Saint-Gilles ? "Il leur a hurlé dessus devant tout le monde pendant une heure," nous dit un travailleur. Des faits qui sont connus dans tous les services où nous avons eu des contacts. "Il est très souvent colérique, il m'a crié dessus à plusieurs reprises, souvent devant d'autres personnes. C'est particulièrement humiliant. Le problème, c'est qu'il veut avoir la main sur tout. Il veut gérer tous les dossiers, même ceux qui ne le regardent pas, et le fait de manière très émotive. Quand Picqué était bourgmestre, il le tenait, mais depuis qu'il est devenu lui-même bourgmestre, il n'y a plus de filtre. À vouloir être partout il n'est nulle part. Cela crée des problèmes, il s'énerve et crie sur les travailleurs." Un autre reprend. "Le secrétaire communal devrait l'en dissuader. C'est le chef de l'administration, le tampon avec l'ingérence politique. Mais non. À Saint-Gilles, il y a une sorte de tradition à ne pas évaluer le secrétaire (la commune tente aujourd'hui de mettre en place ce processus d'évaluation, NdlR). On est beaucoup à avoir eu peur quand il est devenu bourgmestre. Et on avait raison." Plusieurs le disent : s'il est réélu, ils partiront. "Je n'en peux plus de son caractère ultra-colérique. Moi je reste pour les services au citoyen, pour mes collègues. C'est ça qui me motive, mais c'est difficilement tenable."
Mea culpa et remise en contexte du mayeur : "Peut être, je sors de mes gonds. Je bosse 70 heures par semaine, je suis sur le pont tout le temps avec des agents sous-payés. On m'envoie des Whatsapp sans cesse. Toujours des situations terribles. Quand on devient mandataires, est-ce qu'on est formé ? En termes de management, et savoir faire savoir être… Comme président de CPAS, j'étais insupportable au début. Mais j'ai pris en maturité, j'ai mis des cadres. Je me suis formé à cela et je suis devenu beaucoup plus calme. Le travail de bourgmestre est plus compliqué. Oui, je suis un bourgmestre proche du terrain avec l'envie de répondre aux attentes des habitants et de soutien des agents. Donc oui, je suis omniprésent. Nous avons les besoins d'une ville, les moyens d'un village. C'est l'urgence du quotidien. Vous me demandez d'être zen ? Mon défaut c'est d'être exigeant. Si je vois que quelque chose est mal fait ou que des agents n'interviennent pas sur une situation, je vais le dire. En management, on doit apprendre à prendre le temps mais les citoyens sont en urgence. Si je n'agite pas les travailleurs, les citoyens me tombent dessus mais surtout, je suis incapable de prendre la distance face à une urgence sociale. Est-ce que j'ai eu des sautes d'humeur ? Oui. Est-ce que j'ai mordu ou viré des gens ? Non. Et je m'excuse à chaque fois. Et je me bats pour soutenir les agents au mieux, avec nos moyens, pour qu'ils soient considérés et trouvent du sens pour ceux qui l'ont perdu."
"Copinage ou crève"
Le management laisse aussi à désirer selon de nombreux témoignages. Dans plusieurs services et sur plusieurs périodes, on nous remonte des cas de licenciements qualifiés "d'abusifs", à tout le moins questionnables. Le schéma semble toujours le même : un agent, supérieur hiérarchique ou non, qui se sent "protégé par le bourgmestre" et qui prend des libertés en se permettant de ne rien faire, voire d'insulter ou d'agresser certains collègues. Les agents qui en payent le prix ont à chaque fois tenté des médiations ou sollicité les syndicats. L'inspection du travail a également été appelée dans certains cas. Pourtant, rien ne change : "on commence à mettre la pression sur ceux qui se plaignent ou qui veulent simplement faire leur travail dans les règles. On leur met des évaluations négatives. On pousse à l'arrêt de travail et au burn-out" puis la sanction tombe : licenciement.
Certains services sont "désertés pendant de longs mois," avec un impact sur leurs missions. "Tout le collège est au courant de ce type de cas, cela concerne aussi des compétences d'Ecolo (au moins deux services selon les témoignages que nous avons recueillis) mais ils préfèrent ne pas dégager les protégés de Spinette qui sont très souvent des personnes originaires de Saint-Gilles. Ici, c'est copinage ou crève." Les personnes visées par les témoignages sont soit toujours en poste, soit ont été mutées dans d'autres services, parfois à des postes de responsabilités, malgré plusieurs signalements.
Comble du sort, pour un cas, le dossier de licenciement est rédigé par un de ces "protégés." L'agent licencié a alors contesté quasi point par point les arguments du licenciement, mails et preuves à l'appui, et montré par la même occasion les manquements de ce "protégé". Le tout est passé devant le collège… sans résultat. Le licenciement a été confirmé. Le service concerné s'est alors rebellé pour défendre leur collègue dont le travail était fort apprécié : un autre licenciement a été prononcé.
Sur ce point, peu de réponses de la part de Jean Spinette si ce n'est une invitation pour les plaignants à introduire des dossiers devant le tribunal du travail. Le bourgmestre se retranche derrière la méthode : "il n'est pas normal qu'un mandataire public rentre dans le management. Si on licencie, on se fait attaquer politiquement mais, à l'inverse, il y a des personnes qui ne sont pas licenciées parce qu'il y a un enjeu politique. Ce n'est pas normal. Lorsqu'il y a manquement, la ligne hiérarchique fait un rapport et on se base sur cela pour trancher. J'ai demandé que l'administration fasse son rôle. J'aurais mieux fait de ne pas évaluer ? Je plaide pour que l'administration se professionnalise dans ce type de procédure. Personne n'échappe à l'évaluation. Je comprends que certains ne soient pas forcément contents que je sois devenu bourgmestre mais je n'ai pas de comptes ou de vengeance à régler. On essaie de mettre en place les bonnes pratiques. Et oui, cela peut en déranger certains, qui étaient peut-être, par exemple, proche de l'ancienne personne en charge des ressources humaine (Cathy Marcus, concurrente battue par Jean Spinette dans la course à la succession de Charles Picqué au mayorat, NdlR). Certains cherchent peut-être à se venger. Ce n'est pas mon cas. Je veux évaluer et améliorer. Oui, je dérange."
Interrogé en mai dernier par le PTB en conseil communal sur des cas de harcèlement, le bourgmestre avait répondu que des cas de harcèlement au sens légal du terme n'étaient pas avérés mais qu'une analyse des risques psycho-sociaux allait être lancée. Un prestataire extérieur a été désigné. Cette analyse est prévue au cours de cette année.