"Drieu Godefridi véhicule un discours d'extrême droite", estime le politologue François Debras
Le représentant de la N-VA en Wallonie se dit au centre-droit de l'échiquier politique. Mais certains de ses propos permettent de le classer à l'extrême droite, selon un chercheur de l'ULiège et de l'Helmo. Drieu Godefridi se défend d'être un "extrémiste".

- Publié le 12-04-2024 à 06h31

Les nationalistes flamands lancent des listes au sud du pays. Pour incarner le programme de la N-VA en Wallonie, Bart De Wever a choisi Drieu Godefridi. L'irruption de cet intellectuel dans la campagne électorale a pu étonner. S'il se place lui-même au centre-droit de l'échiquier politique et se considère comme un héritier de la tradition libérale-conservatrice, certains le classent plus à droite. Beaucoup plus à droite.
C'est le cas de François Debras, politologue (ULiège et Helmo) et spécialiste de l'analyse des discours extrémistes. Il a passé au tamis les propos de celui qui est aussi la tête de liste du parti jaune et noir dans le Brabant wallon. Ses conclusions sont nettes : les discours de Drieu Godefridi sont à ranger à l'extrême droite.
Pour arriver à cette conviction, François Debras élargit le spectre du discours d'extrême droite. Car, rappelle-t-il, ces sombres idées ont dû être remodelées afin de rester dans la légalité suite au durcissement de l'arsenal juridique : "Classiquement, en science politique, pour déterminer ce qui est ou non d'extrême droite, on prend trois critères : l'inégalitarisme, le nationalisme et le radicalisme. Mais ces trois éléments ne sont plus suffisants."
La théorie du "discours gris"
Par exemple, les partis d'extrême droite ne parleront plus de "race" mais de culture ou de religion. Au lieu de prôner la haine de l'autre, ils évoqueront plutôt la "préférence nationale". "Ces évolutions nous confrontent à un 'discours gris', c'est-à-dire à un discours, qui n'est pas juridiquement condamnable mais qui incite à la haine et la violence à l'égard de certains groupes, précise l'universitaire. L'extrême droite est déjà, là, dans les mots quotidiens : décivilisation, ensauvagement, islamisation, vague migratoire…"
Drieu Godefridi rentre-t-il dans ce "discours gris" qui peut être un stigmate de l'extrémisme ? "Il a plusieurs fois lancé des appels pro-Eric Zemmour, pro-Marion Maréchal. Il s'est dit en faveur d'une alliance gouvernementale avec le Vlaams Belang. Il a été pro-Trump. Aujourd'hui, il glorifie Javier Milei en Argentine et considère que Geert Wilders est simplement 'islamovigilant'."
François Debras s'est plus précisément penché sur des articles publiés par Drieu Godefridi et disponibles sur le site du Gatestone Institute, un think tank conservateur américain. "Dans l'un de ces papiers, en 2017, il évoque la théorie du grand remplacement et désigne l'avortement comme une cause du déclin démographique occidental. À cet égard, il compare le taux de natalité des migrants et des populations autochtones européennes. Il évoque aussi la notion de capacité : un migrant serait incapable de s'adapter à un pays européen. Cette notion de capacité relève de l'inégalitarisme car elle dépend de l'origine, de l'ethnie ou de la religion. C'est un indicateur. Avec cette notion de grand remplacement, Drieu Godefridi suscite un regard spécifique sur le migrant qui, selon cette vision du monde, va faire disparaître la culture et la population autochtones."
Autre exemple qui a interpellé le chercheur liégeois. "Dans un article qui remonte à janvier, Drieu Godefridi affirme que l'islam s'empare de l'Europe : 'De nouveaux afflux massifs de migrants, comme c'est le cas dans de nombreux pays, peuvent être stoppés en neutralisant la convention européenne des droits de l'homme (CEDH)', écrit-il. Pour tous ces propos, on peut dire que Drieu Godefridi véhicule un discours d'extrême droite."
Un "cordon" à appliquer ?
Le politologue affirme également que Drieu Godefridi peut être considéré comme d'extrême droite sur le plan juridique. "La loi du 30 novembre 1998 sur les services de renseignement et de sécurité considère l'extrémisme comme un ensemble de conceptions menaçant, en théorie ou en pratique, la démocratie et les droits de l'homme. Vu ses propos sur la CEDH on peut affirmer que, d'un point de vue légal, son discours est extrémiste."
Si l'on se fie à ces constats, la presse doit-elle donner la parole, à titre individuel, au visage wallon de la N-VA ? "Quand vous mettez ses propos en perspective, lui appliquer le cordon sanitaire médiatique aurait tout son sens, affirme François Debras. Sur le site du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), on voit que la plupart des chaînes font référence à la convention européenne des droits de l'homme dans leur grille d'analyse pour l'application du cordon sanitaire. Il serait tout à fait logique qu'on applique le cordon sanitaire à Drieu Godefridi puisqu'il propose de la 'neutraliser'."
Drieu Godefridi : "Je n'ai jamais adhéré à la théorie du grand remplacement"
Contacté ce jeudi, le représentant de la N-VA en Wallonie rejette cette lecture. "Je n'ai jamais adhéré à la théorie du grand remplacement, ni même seulement utilisé cette expression. Cette théorie me paraît mal formulée, appelant des réponses qui ne le sont pas mieux. L'article du Gatestone auquel il est fait allusion est une critique de la thèse développée à ce sujet par l'intellectuel libéral français Charles Gave ; une critique en quatre points qui réfute, me semble-t-il de façon convaincante, la thèse de Gave."
Sur la convention européenne des droits de l'homme – un texte qu'il estime être "magistral" -, Drieu Godefridi confirme quelques réticences à l'égard de sa mise en œuvre. "La critique de la dérive de la jurisprudence actuelle de la Cour de Strasbourg (chargée d'assurer le respect de la convention, NdlR) anime de nombreux partis et pays européens et n'est en rien le monopole des 'extrêmes'. Un seul exemple : au Royaume-Uni, le parti du Premier ministre au pouvoir M. Rishi Sunak, débat activement depuis trois ans de l'opportunité de quitter le système de la Cour de Strasbourg, en raison précisément de la dérive radicale de sa jurisprudence dans le domaine de l'immigration."

