Jacqueline Galant accuse la RTBF de diffuser "une opinion culpabilisante" dans un article sur le racisme et se brouille avec le fédéral
La ministre des Médias reproche au média de service public de n'avoir pas donné la parole à une voix contradictoire. La secrétaire d'État Marie-Colline Leroy (Ecolo) s'inquiète de cette prise de position.
- Publié le 22-09-2024 à 15h11
- Mis à jour le 22-09-2024 à 21h43

Quand le MR tire sur le service public, Ecolo réplique. Tout part d'un article de la RTBF intitulé "Comment être moins raciste ? Estelle décortique le racisme systémique et le rôle des personnes blanches pour l'éradiquer". Dans cet article, Estelle Depris explicite le concept de "privilège blanc" et les conséquences que cette condition produit : le fait pour les personnes blanches de peau de ne pas avoir conscience des inégalités à caractère racial favorise la pérennisation des stéréotypes et des préjugés racistes.
Cet article n'a pas plu à Jacqueline Galant (MR). La ministre en charge des Médias à la Fédération Wallonie-Bruxelles a déploré le fait que cet article ne tendait pas le micro à des voix contradictoires et se basait essentiellement sur les déclarations d'une seule personne.
"Combattre toute forme de racisme ou de discrimination est un de mes combats les plus chers. Néanmoins, je m'étonne qu'un média tel que la RTBF, média de service public, diffuse unilatéralement une opinion culpabilisante, et notamment ceux qui visent à rassembler ces composantes aient un égal droit d'expression", a communiqué la libérale, avant d'intimer la RTBF de "veiller à assurer ce pluralisme" et respecter "scrupuleusement les obligations déontologiques et légales qui s'imposent à elle".
Ces déclarations publiées samedi soir sur X (anciennement Twitter) ont eu des répercussions jusqu'au niveau fédéral. La secrétaire d'État Marie-Colline Leroy (Ecolo), en charge notamment de l'Égalité des Chances, a considéré que les propos de Jacqueline Galant étaient "en rupture complète avec les objectifs du plan de lutte contre le racisme 2023-2026 de la FWB qui prévoit une sensibilisation via les médias contre racisme et sur l'influence de la période coloniale sur les discriminations actuelles". Pour l'écologiste, "le travail et la prise de parole d'Estelle Depris donnent un éclairage pertinent sur le racisme systémique. Percevoir cette approche comme de la culpabilisation est un pas dangereux vers le déni".
Ce racisme systémique avait, en effet, été relevé par un groupe de travail de l'ONU en 2019. Les observateurs des Nations Unies avaient noté qu'en Belgique "les Belges d'ascendance Africaine sont confrontés à des problèmes de "déclassement" et d'autres difficultés en matière d'emploi". Leur rapport mentionnait également "des lacunes dans la jouissance des droits économiques, sociaux et culturels chez les personnes d'ascendance africaine en Belgique". Il précisait en outre qu'il "existe des preuves manifestes que la discrimination raciale est endémique dans les institutions".
Ne pas faire comme si rien n'était arrivé
Pour Marie-Colline Leroy, cet état de fait nécessite d'avoir un "engagement déterminé de chaque niveau de pouvoir dans la lutte contre le racisme, y compris systémique, et pour l'égalité". Préoccupée par les conséquences que pourrait occasionner le "déni" de la ministre wallonne, la secrétaire d'État en appelle ses homologues Engagés Yves Coppieters (Santé, Environnement, Solidarités et Économie sociale) et Elisabeth Degryse (ministre-présidente) à ne pas faire comme si rien ne s'était passé. La mandataire fédérale appelle les mandataires communautaires à "dissiper le brouillard créé par la ministre des Médias".
Ces derniers n'ont pas encore réagi. Ricardo Guttiérez, par contre, a réagi. Le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes dénonce un "sidérant dérapage de la ministre des médias Jacqueline Galant, qui se prend pour le régulateur public indépendant". Et d'ajouter: "Cette interférence politique n'est pas digne d'une démocratie! Chacun à sa place".
Du côté de la RTBF, on ne parle pas de polémique. Les critiques de la ministre Galant sont accueillies sans crispation. "La question de la lutte contre le racisme fait partie des missions d'un média public. Ça fait partie de notre rôle d'aborder ce type de sujets. Il est de plus en important d'informer et de décrypter. Plusieurs angles sont abordés sur cette thématique dans les médias de la RTBF. Nous avons toujours eu cette approche multi-angle. D'autres articles sur le sujet ont été produits. Il ne faut pas prendre cet article de manière isolé. La RTBF produit un ensemble de contenus dans un ensemble de formats et on va évidemment continuer de le faire. Ce n'est pas contraire avec ce que dit la ministre Galant. Si l'on se penche uniquement sur cet article, on peut avoir l'impression que la RTBF ne donne la parole qu'à une seule intervenante. Mais si vous regardez l'ensemble de nos productions, vous verrez que le traitement est pluraliste."
Une alerte au Conseil de l'Europe
La Fédération européenne des Journalistes (FEJ) alertera la "Plateforme pour renforcer la protection du journalisme et la sécurité des journalistes" du Conseil de l'Europe à la suite des tweets publiés par Jacqueline Galant.
Le secrétaire général de la FEJ Ricardo Gutierrez estime que la ministre est sortie de son rôle et a, par ce fait, violé l'article 10 de la convention européenne des Droits de l'homme. Celui-ci porte sur la liberté d'expression et la liberté de la presse.
La FEJ rappelle qu'il existe des instances chargées de statuer sur ce type de dossier, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA) et le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) en l'occurrence. "Elle peut saisir le CSA, comme tout citoyen peut le faire. Il existe des organes, utilisons-les", exhorte dimanche M. Gutierrez.
Selon le secrétaire général, cette sortie ministérielle s'inscrit dans un contexte européen plus large. "Il y a de plus en plus de ministres des Médias qui se permettent ce genre d'interférence, surtout à l'encontre des médias publics. Les régimes illibéraux pratiquent cela quotidiennement", même s'ils n'en ont "pas l'exclusivité". Des alertes ont déjà été lancées à l'encontre de représentants gouvernementaux ou de l'opposition, tant de gauche que de droite, rappelle-t-il.
Concrètement, le secrétaire général du Conseil de l'Europe Alain Berset fera parvenir l'alerte aux ambassadeurs des 47 États membres et demandera des explications officielles à l'État mis en cause.
