"Les petits dealeurs sont utilisés comme de la chair à canon remplaçable à l'infini"
Fabrice Cumps (PS), le bourgmestre d'Anderlecht, revient sur les graves problèmes de sécurité générés par le narcotrafic dans sa commune. "Celui qui ose dire qu'il va totalement éradiquer le deal de rue et les trafics de drogue est un menteur", dit-il.


- Publié le 11-01-2025 à 07h03
- Mis à jour le 11-01-2025 à 14h07

Lorsqu'Anderlecht est évoquée dans l'actualité, c'est moins pour les exploits sportifs des Mauves que pour l'actualité chahutée qui anime la commune bruxelloise. Entre les violences liées aux narcotrafics et la récente décision d'interdire les mineurs de moins de 16 ans d'être en rue, après 19 heures, à Cureghem le soir du réveillon de la Saint Sylvestre, Fabrice Cumps (PS), le bourgmestre d'Anderlecht, entame 2025 de façon mouvementée.
Votre décision concernant les jeunes de moins de 16 ans a été critiquée. Vous maintenez votre façon de faire ?
Il faut avoir à l'esprit qu'il y a deux publics concernés par la gestion sécuritaire le soir du réveillon du nouvel an. Premièrement, les voyous qui, à partir de 22 heures, tirent des pétards de plus en plus violents – dont les fameux Cobra 8 et des cocktails Molotov – ciblant la police, les pompiers, les services communaux. Ils cherchent la confrontation. Il y a un potentiel meurtrier parmi eux. Ce public est composé de jeunes adultes de 17 à 25 ans, et à aucun moment je n'ai imaginé que mon ordonnance allait être utile contre eux. Je ne suis pas naïf à ce point-là.
Et le deuxième public visé ?
Ce sont des mineurs âgés de 13 à 16 ans, qui sont parfois excités à l'idée de participer à des scènes de guérilla urbaine. En étant dans les rues à ces moments-là, ils mettent leur propre intégrité physique en danger. Il fallait les protéger. Il y a eu zéro arrestation sur la base de cette ordonnance. Les policiers et les gardiens de la paix ont expliqué qu'il s'agissait d'un outil pédagogique qui a surtout servi à dire aux jeunes de rentrer chez eux. Je maintiens que j'ai pris cette ordonnance comme un outil préventif d'aide à la jeunesse.
À défaut de pouvoir vous attaquer au public problématique, vous avez donc ciblé les jeunes qui pourraient être influencés ?
Pas du tout, d'ailleurs 32 personnes ont été arrêtées pour trouble à l'ordre public à Anderlecht. Quand vous dites que mon ordonnance a fait polémique parce qu'il y a notamment eu une action devant le Conseil d'État, je peux vous dire que de nombreuses personnes étaient surtout très contentes. J'ai lu dans La Libre que certains jeunes voulaient, eux aussi, "voir des lumières dans le ciel". Oui, OK, mais en parallèle, il y a eu d'autres choses moins sympathiques…
On a l'impression que vous entamez la nouvelle législature communale avec une posture plus sécuritaire alors que, ces dernières années, la situation a été chahutée à Anderlecht autour du trafic de drogues. Vous serrez la vis ?
Non, parce que nous l'avons déjà serrée. J'essaie de mettre à disposition de la police des outils pour qu'ils puissent mener leurs missions. Par exemple, dans la cité du Peterbos, il y avait des points de deal qui ressemblaient à un véritable drive-in. Nous avons pris une ordonnance d'interdiction de lieux qui permet aux policiers de sanctionner administrativement ceux qui n'ont rien à faire dans le quartier, qu'ils soient dealeurs ou qu'ils soient consommateurs. Parce qu'il faut aussi rappeler aux consommateurs de drogue que cela a beau sembler "récréatif", la consommation de stupéfiants finance des mafias et engendre de la violence, des luttes de territoire, des fusillades et des meurtres.
On a beaucoup parlé du Peterbos, mais c'est le quartier Aumale qui est souvent sous le feu des projecteurs ces derniers temps. Est-ce l'un des points les plus critiques de Bruxelles ?
D'abord, au Peterbos, celui qui ose dire qu'il va totalement éradiquer le deal de rue et les trafics de drogue, est un menteur. Il faut se rendre compte que, dans cette cité, il y avait des barrages où les dealers contrôlaient eux-mêmes qui entraient et sortaient. C'est pour ça que nous avons pris des mesures fortes. Je ne vais jamais dire qu'il n'y a plus de deal là-bas, mais la pression est redescendue et les riverains respirent un peu. Concernant Aumale, on a senti la pression monter dès la fin de l'été et, en accord avec la Région bruxelloise, on a défini le quartier comme étant un nouveau hotspot (un lieu de deal et de violences connexes où la sécurité est renforcée, NdlR). On a notamment renforcé la présence policière avec des agents munis d'armes lourdes et placé des "rochers" sur certaines routes pour limiter l'effet drive-in. La population a senti des effets positifs, mais cela n'a pas empêché les fusillades. Maintenant, je ne me fais pas d'illusions, je sais que ces gens ne se sont pas évaporés.
Justement, n'avez-vous pas l'impression que la pression policière sur certaines zones ne fait que déplacer le problème ?
C'est une hypothèse, oui. Pour s'attaquer au deal, il y a deux axes. D'abord, ce que nous appelons le "harcèlement". Quand on arrête les dealeurs, on recommence encore et encore. Parce que – et je ne critique absolument pas la justice – les personnes arrêtées sont souvent vite relâchées. On peut le comprendre : une personne arrêtée avec 10 grammes de stupéfiants n'ira pas en prison pendant dix ans. Ces réseaux sont organisés au sein d'un système bien rodé : les gens interpellés n'ont pas de grande quantité en leur possession permettant une arrestation et des poursuites ; et ces personnes – des sans-papiers ou des mineurs d'âge – sont souvent utilisées comme de la chair à canon qui est remplaçable à l'infini. Enfin, à côté du "harcèlement", il y a le travail de longue haleine avec des enquêtes approfondies. C'est ce qu'on a fait au Peterbos où, après une année et demie d'enquête, des figures importantes ont été arrêtées et des condamnations lourdes ont été prononcées. Il faut harceler, chasser, encore et encore. Ne jamais s'arrêter. Et plus nous aurons des moyens, plus nous serons efficaces.
Pavés de mémoire : "On a fait un mauvais procès aux deux écoles"

Une classe de l'école primaire Carrefour et une de secondaire de l'institut Marius Renard à Anderlecht ont finalement participé, vendredi, à la pose de "Pavés de mémoire", commémorant les victimes de la Shoah. Ces deux écoles communales avaient d'abord décliné l'invitation, invoquant les tensions internationales générées par la guerre entre Israël et le Hamas. Fabrice Cumps défend les écoles. Selon lui, elles ont justifié leur refus par deux arguments.
Premièrement : la sécurité. "Les organisateurs eux-mêmes ont émis l'hypothèse qu'il pouvait y avoir un danger. Ils ont demandé un système de sécurité renforcé. Mais je pense qu'il n'y avait pas de risque. On a une synagogue proche de l'hôtel de ville, on n'a eu aucun incident ces dernières années, même avec les tensions internationales."
Deuxième argument : "la nécessité de mener un travail pédagogique de manière sereine ; parce que, il ne faut pas se voiler la face, des gens font l'amalgame entre l'action critiquable d'un gouvernement et la communauté juive dans son ensemble."
"On s'est fait accuser d'antisémitisme, les directions reçoivent des messages d'insulte. On s'est dit qu'on allait montrer que ce n'est pas du tout correct, et deux classes sont finalement venues vendredi. On a fait un mauvais procès aux écoles. Le livre qui a été lu cette année dans la classe primaire, c'est Le Journal d'Anne Frank. Et l'école secondaire a prévu une sortie pédagogique sur les camps, le 27 janvier, pour la libération d'Auschwitz. Ce travail d'éducation est évidemment fait."