De nombreux coups pris durant sa carrière, mais un "fonctionnaire loyal": qui est Frank Robben, l'architecte en chef de l'informatisation des données en Belgique ?
Il s'en est pris, des coups, en plus de 35 ans de carrière. Les problèmes récents au sein de l'Autorité de protection des données (APD), c'est un grain de sable dans sa parcours. Plutôt un gros caillou… Même s'il n'avouera pas qu'il digère assez mal cette saga. Il le répète, sa vie ne s'arrête pas à cet épisode-là. Frank Robben a bien d'autres "joujous". Portrait.
- Publié le 09-04-2022 à 17h36
- Mis à jour le 09-04-2022 à 17h45

"Bonsoir. C'est donc vous, le docteur Jekyll et Mister Hyde de l'Autorité de protection des données ? Où préférez-vous qu'on vous appelle le gourou des systèmes informatiques de l'État belge ?"
Avouons-le. En commençant l'entretien avec Frank Robben, on ne sait pas trop comment le qualifier. Notre entrée en matière le fait légèrement sourire. "Tant que c'est de l'humour", dit-il…
Car il l'admet, il s'en est pris, des coups, en plus de 35 ans de carrière. Les problèmes récents au sein de l'Autorité de protection des données (APD), c'est un grain de sable dans son parcours. Plutôt un gros caillou… Même s'il n'avouera pas qu'il digère assez mal cette saga. Il le répète, sa vie ne s'arrête pas à cet épisode-là. Frank Robben a bien d'autres "joujous".
L'appel de Jean-Luc Dehaene
La carte d'identité électronique, c'est lui. La plateforme e-Santé, c'est lui. Le système informatique pour le contact tracing durant la crise sanitaire, c'est lui. Le PLF, le fameux document à remplir pour voyager durant le Covid ? Les certificats digitaux de vaccination, de test et de vaccination ? Le Covid Safe Ticket ? CovidScan pour vérifier votre Covid Safe Ticket ? C'est lui, lui et encore lui. "Pas pour la gestion de données, mais bien pour faciliter leur échange de façon contrôlée et sécurisée, et ainsi simplifier la vie des citoyens."
Cette phrase, Frank Robben va la répéter à l'envi durant l'entretien. Comprenez : il ne s'intéresse pas aux données privées, ni à la politique, mais à leur partage sécurisé.
La carrière de Frank Robben a débuté il y a des années. Il a 24 ans quand un certain Jean-Luc Dehaene (CVP, devenu CD&V) le contacte. Celui qui était à l'époque le ministre des Affaires sociales a lu une interview du jeune homme concernant son mémoire - primé - de fin d'études et son projet de thèse.
L'objet du manuscrit ? La création d'une banque carrefour de sécurité sociale. Car le dada de Robben, c'est l'informatique et le droit. L'homme est juriste et informaticien de formation. Pour ne pas choisir, il a fait les deux. Il s'imaginait dans une carrière académique bien calme et ronronnante. Mais l'appel de Dehaene en suscitera d'autres. Il sera contacté pour des projets au cours de toutes les législatures depuis 1984.

"Je suis un fonctionnaire loyal"
L'arène politique, il ne la quittera plus. "J'ai travaillé pour des ministres de toutes les familles politiques. On me prête souvent les couleurs du CD&V parce que c'est Dehaene qui m'a contacté le premier, mais je suis un fonctionnaire loyal pour tous les gouvernements", justifie Frank Robben.
Depuis ce jour, il en a créé, des choses. Sa plus grande fierté, c'est forcément la concrétisation de son mémoire de fin d'études en un outil fondamental en Belgique : la Banque Carrefour de la sécurité sociale (BCSS).
Et souvenez-vous de la fameuse carte Sis, précieux sésame - disparu aujourd'hui - lorsque vous vous présentiez chez votre médecin ou à votre mutuelle. La carte grise aux points jaunes a été supplantée par un système désormais lié à votre carte d'identité, munie d'une puce depuis quelques années. "Pour l'anecdote, la couleur de la carte Sis avait fait l'objet de longues heures de débats. On a finalement opté pour le gris, comme ça aucune mutuelle ne pouvait râler sur une autre."
"On se moquait, mais c'était drôle"
Des anecdotes, il en a d'autres. "On avait un long débat sur la nécessité d'intégrer, ou non, le numéro de registre national sur la carte Sis. Tous les ministres étaient pour, sauf un. La décision a donc été validée. La carte Sis a été un franc succès, au point que… le ministre récalcitrant a eu l'idée de faire graver le numéro de registre national sur les vélos pour lutter contre le vol des bicyclettes. Tout ça pour vous dire quoi ? Que c'est drôle, oui, mais que les gens, avant, travaillaient avec des intentions constructives. Il y avait du respect. On se moquait, mais c'était drôle, pas pour blesser. Il y avait de la créativité, c'était constructif."
Pourtant, Frank Robben n'a pas la réputation d'être un gai luron. Au sein de l'Autorité de protection des données, il n'avait pas que des amis. "J'ai des défauts, j'en ai plein même, vous pouvez même demander à ma femme. Je peux être dur, très dur parfois. Je suis hyperperfectionniste, un peu trop stakhanoviste, même si, avec le temps, ça se calme. Par contre, je n'ai jamais manqué de respect aux autres. Et si les gens ont un problème avec moi, je préfère qu'on se le dise en face, plutôt que de m'envoyer des messages à travers la presse."
Une carrière en politique ? "Non, merci"
À 61 ans, il ne pense pas à la retraite. Ce qui devrait satisfaire ceux qui estiment que "Robben est si puissant que, sans lui, la Belgique replonge au XIXe siècle". De quoi flatter son ego. Mais l'homme ne réagit pas. "La retraite, non, je risque de m'ennuyer. J'ai quatre petits-enfants et je m'amuse bien avec eux. Mais j'aime bien créer des systèmes digitaux qui ont des valeurs ajoutées pour les citoyens et les entreprises", lance-t-il, lui qui compile ses (nombreuses) idées sur son site internet. "Au moins, tout est transparent sur tout ce que je fais."
Et pourquoi pas une carrière en politique ? "Non merci, je préfère développer du travail de fond, rétorque-t-il en souriant. J'ai connu des hommes et des femmes politiques et j'ai connu des hommes et des femmes d'État. Je préfère la dernière catégorie. C'est souvent avec eux que j'ai le plus travaillé. Et c'est ce qui m'anime. Peu importe la couleur politique, il y a d'abord du respect. C'est cela qui parfois manque cruellement."