Sur TikTok, Instagram et YouTube, le salafisme a gagné la partie
Les dieux n'ont pas déserté nos horizons contemporains. Plonger dans TikTok ou "scroller" Instagram permet de découvrir des milliers de vidéos religieuses farfelues, apocalyptiques, touchantes, sérieuses ou inquiétantes. Focus sur le monde musulman.

- Publié le 31-07-2024 à 06h40
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h46

Il y a dix ans, celui qui cherchait à comprendre les courants théologiques qui, en islam, inspiraient les jeunes, se rendait dans des librairies islamiques bruxelloises ou à la Foire musulmane au Heysel et feuilletait les best-sellers. En 2024, cette Foire n'existe plus et si les librairies accueillent toujours des clients, ce ne sont plus elles qui donnent le "la" des grandes tendances idéologiques. Les réseaux sociaux, TikTok, YouTube et Instagram, ont pris le pas et offrent aux discours religieux des audiences inespérées.
Comme les chrétiens, les influenceurs musulmans ont investi les réseaux sociaux. Du côté francophone, on peut citer, entre autres, Redazere (et ses 3,4 millions d'abonnés sur TikTok), Rachid Eljay (2,6 millions), Hicham R2F (1,2 million), Comprends Ton Dine (845 000), Votrefrereilhan (615 000), AbuayahTv (417 000), NaderAbouAnas qui comptabilise près de 890 000 abonnés sur YouTube. Citons encore Assiatique, jeune youtubeuse aux 220 000 abonnés qui accueille des sponsors au sein de ses vidéos, à l'instar de celle ou elle évoque les dangers de l'écoute de la musique.
Toutes ces personnalités bénéficient d'une audience en Belgique, mais le pays compte aussi quelques influenceurs locaux : l'imam Mustafa Kastit et Abdelkader Dahmichi comptent chacun plusieurs milliers d'abonnés. Plus notable, la chaîne Darifton (près de 100 000 abonnés) publie notamment des émissions de débats à la tonalité très moderne. L'équipe "Darifton et compagnie" soutient également la chaîne YouTube Radio Coran (333 000 abonnés) qui diffuse des psalmodies du Coran.
Des règles et des prescrits
Sans ranger tous ces influenceurs dans le même sac, la première chose que l'on constate est la teneur très conservatrice de leurs discours. La plupart témoignent d'une vision "orthopraxique" de leur foi, la réduisant à un ensemble de règles et de pratiques à respecter, d'interdits à éviter. "Il ne faut pas s'asseoir à une table sur laquelle est posée une bouteille de vin, ni porter une tenue rouge, ni lire un horoscope", rappelle ainsi Redazere sur son compte. "Il est inenvisageable d'afficher dans sa chambre des posters d'une équipe de football au risque de faire fuir les anges de la miséricorde", ajoute en substance, dans d'autres vidéos Hamid Senhaji sur le compte "Comprends ton dine"
Peut-on avoir un chat ? Se teindre les ongles ? Faire la bise à une amie ? Avaler son mollard en période de ramadan, est-ce rompre son jeûne ? Puis-je porter un jeans ou aller au McDo ? Fêter un anniversaire ?…. Voici des exemples de vidéos que l'on retrouve par centaines et dont les réponses évoquent régulièrement des lignes rouges à ne pas dépasser. À leur côté, d'autres rappellent la nécessité de la charité en islam, et de nombreuses sont axées sur la prière et visent à savoir comment réaliser ses ablutions, invoquer Dieu pour réussir son examen, utiliser son tapis de prière ou clôturer un moment de recueillement…
La théologie sous-jacente à la plupart de ces vidéos est le wahhabo-salafisme, courant théologique venu d'Arabie saoudite. Pour cette école théologique, le fidèle ne peut nouer une relation personnelle avec Dieu, celui-ci étant envisagé comme la transcendance absolue. Pour se rapprocher de sa volonté, il doit donc se contenter de suivre ses commandements révélés à travers le Coran. D'où l'importance d'une pratique stricte et rigoureuse qui passe, par exemple, par l'observance des tenues vestimentaires ou du ramadan.
Ce courant théologique qui prétend revenir aux origines et rejette la plupart des discours recontextualisant les textes sacrés a désormais "pénétré toutes les couches des sociétés musulmanes, en Occident comme ailleurs, constate Gregory Vandamme, islamologue à l'UCLouvain. C'est désormais lui qui remplit tout l'espace culturel musulman, malgré la résistance de poches qui prônent un islam plus traditionnel et plus savant [tel qu'il est historiquement vécu au Maroc par exemple NdlR]."
Un financement étranger
Sur les réseaux, les principaux influenceurs témoignent et participent de cette tendance. Et leurs vidéos ont d'autant plus de succès que ce discours salafiste répond au souhait de recevoir des "repères clairs" qui offrent une assise identitaire. De surcroît, leurs discours très tranchés s'accommodent facilement des formats courts des vidéos en ligne. "Ces influenceurs vont donc s'attacher aux questions du quotidien, y définir ce qui est permis et ce qui est interdit. Ils témoignent de ce fait d'une vision très réductrice de la religion et de la spiritualité islamiques", regrette Grégory Vandamme. Notons néanmoins que dans leurs vidéos, ces influenceurs n'appellent jamais explicitement à la violence ni au "djihad armé". Ils sont donc très rarement suspendus pour "apologie du terrorisme". "Ils instaurent cependant une vision du monde clivante, structurée entre des bons et les mécréants qui me semble néfaste."
Chercheur associé à l'ULB, spécialiste de la propagande audiovisuelle de l'État islamique, Mohamed Fahmi acquiesce. "Les courants salafistes ont très bien réussi à s'adapter aux nouvelles technologies, et bénéficient de beaucoup d'argent venu de l'Arabie saoudite, du Koweït, de certains cercles des Émirats, du Qatar, et parfois de l'Égypte. Ces pays ont pour stratégie délibérée d'arroser les réseaux sociaux de leurs discours, en complément de ce que l'on peut lire dans les ouvrages qu'ils vendent en Europe, et de ce que l'on peut entendre sur certaines télévisions satellitaires. N'oublions pas n'ont plus qu'ils forment chaque année des imams européens." À titre d'exemple, Hamid Senhaji, cité plus haut, a suivi des cours de sciences religieuses dans différents pays de l'Orient et du Maghreb. "À côté de cette influence saoudienne, on observe des discours issus des Frères musulmans, présents eux aussi sur les réseaux. Ces discours, conservateurs, sont plus politiques que les discours salafistes : ils dénoncent l'islamophobie, défendent le halal ou soutiennent Gaza."
L'impuissance des mosquées
Dès lors, si ce n'est le Youtubeur Ave'Roes (145 000 abonnés), les théologiens qui offrent une approche plus spirituelle et ouverte de leur discipline peinent à trouver leur place. Tout autant que les mosquées non salafistes qui ne parviennent pas à imposer un contre-discours. "Ces mosquées sont prises en étau entre le discours salafiste d'une part, et le souhait des pays et des médias occidentaux de promouvoir un islam à l'européenne dans lequel elles ne se reconnaissent pas non plus, analyse Grégory Vandamme. Malgré le souci de pays comme le Maroc et la Turquie de contrer l'influence saoudienne et salafiste, ces mosquées belges n'ont pas actuellement les ressources intellectuelles pour penser un discours qui leur serait propre."
Jusqu'à quel point faut-il s'en inquiéter ? "Nous devons scrupuleusement tenir ce phénomène à l'œil, s'inquiète Mohamed Fahmi. On constate qu'il y a bien davantage de personnes qui se revendiquent publiquement du salafisme qu'il y a quelques dizaines d'années. Il n'y a pas de chiffres, mais les enseignants témoignent aussi d'un nombre important d'élèves musulmans qui refusent certains principes de neutralité ou certains discours scientifiques."
"Si elles sont regardées des dizaines et des dizaines de fois, ces vidéos peuvent avoir une influence néfaste. Elles font système dans la tête d'un adolescent. Pour autant, nuance Michaël Privot, administrateur du Conseil des musulmans de Belgique (organe représentatif du culte islamique auprès de l'État), on constate que les jeunes sont beaucoup plus fluides dans leur rapport aux médias et aux idéologies. De plus, ces influenceurs en ligne n'ont pas la même autorité que pouvait avoir un imam en chaire il y a quelques années. Alors oui, ils vont parfois prononcer des discours identitaires, des énormités théologiques, mais après cinq minutes de discussions avec un adulte beaucoup d'entre eux diront qu'en fait ils n'en 'savent trop rien', et ils passeront à un autre sujet ; comme sur TikTok d'ailleurs, là où les vidéos de foot et de bimbos s'intercalent entre deux vidéos religieuses. Mon expérience avec les plus jeunes est que leur pensée est très fragile. C'est un atout pour toutes celles et ceux qui sont impliqués dans leur éducation. Donc oui, le fond de l'air salafiste est problématique, mais je ne sais pas s'il est surdéterminant pour la majorité des jeunes."
Depuis Liège où elle est éducatrice spécialisée, Fati, 26 ans, constate également l'attrait des adolescents pour ces contenus religieux en ligne. "Cela répond à leur soif d'identité, de spiritualité et de communauté dans un monde individualiste, observe-t-elle. J'observe aussi que ces vidéos véhiculent un islam de la frustration, un peu anxiogène, binaire. Mais vous savez, ce n'est pas pour autant que tous les jeunes qui regardent ces vidéos suivent leurs prescriptions à la lettre. Pour les jeunes Belges musulmans, la première référence religieuse demeure la famille qui, bien souvent, relativisera les paroles de ces influenceurs. Je pense que ces vidéos auront une influence délétère sur des jeunes isolés, en manque de sens et qui pourraient se radicaliser. Elles pourraient aussi fragiliser des convertis pour lesquels ces vidéos seraient la seule référence. Mais je ne crois pas qu'elles s'immiscent dans l'intimité de tous les jeunes qui les regardent."
