L'avenir de l'Église en Belgique est une formidable inconnue: "Nous ne sommes jamais à l'abri d'une surprise"
Que reste-t-il du catholicisme en Belgique ? Dans quelle Église le Pape François mettra-t-il les pieds lors de son voyage de la semaine prochaine ? Les chiffres sont en baisse, l'institution paraît fatiguée, et les crimes de pédophilie commis en son sein ont profondément blessé la société. Pour autant, la réalité n'est pas sans paradoxes et quelques lieux vivants laissent peut-être entrevoir l'Église de demain.

- Publié le 20-09-2024 à 19h18

Le bilan comptable n'est pas glorieux. Chaque année, l'Église catholique en Belgique publie un rapport chiffré de ses activités. Et si l'on compare les dernières données, celles de 2022, et les plus anciennes, de 2016, les tendances sont toutes à la baisse.
En 2022, 173 000 personnes ont été recensées à la messe du troisième dimanche d'octobre. Ils étaient 286 000 en 2016. En 2022 toujours, l'Église pouvait se reposer sur un joli peloton de 114 000 bénévoles, pour 163 000 six ans plus tôt. Si l'on regarde les mêmes années, le nombre global de prêtres est passé de 4 979 à 3 582, le nombre de paroisses de 3 846 à 3 613, et celui des funérailles catholiques de 48 407 (en 2017) à 41 900 cinq ans plus tard. Finalement, seul le pourcentage de Belges se considérant catholique est resté stable : 50 %.
Ces statistiques sont éloquentes, mais insuffisantes pour comprendre le catholicisme. La foi est une réalité spirituelle et intérieure, souvent indicible, qui se joue sous les radars, dans le cœur des fidèles. Elle ne se laisse donc pas mesurer facilement, pas plus que les sédiments culturels patiemment déposés par le christianisme sur la terre du pays.
L'influence de la doctrine sociale de l'Église
Ces reliquats culturels du christianisme sont ce que Cécile Vanderpelen-Diagre rassemble sous le vocable de "christianitude". Ce sont, par exemple, les institutions scolaires ou de soin, les syndicats et le monde associatif issus du pilier chrétien, souligne cette professeure d'histoire contemporaine à l'ULB, et autrice du livre Des voix dans le siècle. Culture et engagement catholique en Belgique francophone depuis 1945 (publié aux Éditions de l'Université de Bruxelles). Ces institutions ne défendent plus l'exhaustivité de la doctrine catholique, mais elles héritent de sa culture, insiste-t-elle.
Avant tout, elles perpétuent implicitement une conception personnaliste de la société. Ce courant, porté notamment par le catholique français Emmanuel Mounier (1905-1950), se pensait comme une troisième voie entre le capitalisme et le marxisme. Il entendait prendre soin de la communauté dans laquelle chaque personne évoluait pour qu'il puisse développer ses talents propres.
Ces institutions ont également été fortement marquées par la doctrine sociale de l'Église qui prône la subsidiarité (le respect de l'autonomie des instances locales). Cette modalité du décentrement, que l'on retrouve par exemple dans les écoles catholiques, explique l'investissement des enseignants, parents, bénévoles en leur sein, mais aussi le fait que certains établissements sont restés plus proches de l'Église que d'autres.
L'influence qu'ont eue sur le pays le christianisme social et le personnalisme se marque donc encore, soutient l'historienne, et caractérise en partie la sociologie belge et la vivacité de son tissu associatif et culturel.
Et ce n'est sans doute pas terminé. Le monde associatif belge, impliqué dans la justice sociale et climatique, se sent porté par le pape François, note Jean-François Lauwens, responsable du service politique d'Entraide et Fraternité. "Et j'entends beaucoup de chrétiens éloignés de l'institution qui sont touchés par le Pape, sans pour autant que cela les réaffilie à l'Église", ajoute Cécile Vanderpelen.
Deux continents qui s'éloignent
Professeur de droit canon, écrivain, et recteur honoraire de la KULeuven, Rik Torfs nuance ce constat. Les discours portés par les organisations appartenant au pilier chrétien ont désormais très peu à voir avec leur ancienne tradition, et sont éloignés de la doctrine catholique. Le souhait de Luc Van Gorp, président de l'Alliance nationale des mutualités chrétiennes néerlandophones, d'élargir l'accès à l'euthanasie en est une preuve, à ses yeux. L'introduction récente dans des écoles catholiques du contenu du Guide Evras (relatif à la vie relationnelle, affective et sexuelle) en est une autre : ce guide de la Fédération Wallonie-Bruxelles s'appuie sur une conception de la nature humaine qui est bien éloignée de ce qu'en dit l'Église.
Lorsque les débats éthiques et culturels animent la société, cette dernière, d'ailleurs, rappelle prudemment sa position, mais ne monte plus aux barricades. Elle cherche à partager ses vertus et sa doctrine à travers ses œuvres sociales, davantage qu'à travers des prises de position explicites. L'Église doit "témoigner" de ce à quoi invite l'Évangile, mais ne rien "imposer" et ne pas "s'imposer", synthétisait le Cardinal Jozeph De Kesel, ancien archevêque de Malines-Bruxelles, en 2021. Cette ligne, définie dans son livre Foi et religion dans une société moderne (Éditions Salvator) est celle qui est suivie, pour l'instant, par son successeur Luc Terlinden.
Les évêques argumentent le bien fondé de cette posture en s'appuyant sur les évangiles, mais leur attitude s'explique aussi par le climat sociétal, principalement en Flandre. Après les crimes de pédophilie et la place omnipotente qu'y tenait l'Église au XXe siècle le nord du pays vit une sorte de "douleur ajournée", souligne Rik Torfs. "L'Église y est faible aujourd'hui, sa crédibilité est profondément abîmée, mais on lui fait comprendre combien sa place fut inadéquate par le passé". "S'en suit une crainte, chez les ténors de l'institution, de commettre de nouvelles fautes et d'être critiqués. Cela induit un certain conformisme, une grande prudence. L'institution évoque des valeurs sociales, mais insiste peu sur la centralité de la foi en Dieu. Le programme de la visite du Pape, axé autour de l'écologie et de la migration, en est l'illustration."
Cette posture n'est pas sans susciter des remous en interne. Dans un monde postcatholique, des fidèles considèrent que les évêques doivent être plus assertifs s'ils veulent encore faire résonner la "Bonne nouvelle".
Un nouveau modèle à inventer
Structurellement, l'Église navigue aussi entre deux eaux. Depuis des siècles, sa présence territoriale s'appuie sur le maillage des paroisses et l'accès aux sacrements donnés par les prêtres (messe, confession, mariage…). Ce maillage qui suscite encore un réel attachement de la part des catholiques ne peut être balayé d'un revers de la main, mais il est devenu lourd, décourageant et impossible à tenir faute de vocations sacerdotales et de bonnes volontés pour reprendre la gestion des fabriques d'Église (qui assurent la gestion matérielle des clochers). L'institution doit donc inventer un nouveau modèle, sans brader le patrimoine du passé ni l'accès aux sacrements qui sont essentiels pour elle. Le défi est donc de taille. Pour beaucoup, l'Église, demain, sera constituée de "foyers chauds" : des paroisses vivantes mais plus rares vers lesquelles convergeront les fidèles. L'image est belle, mais comporte un risque : celui que les paroisses deviennent "électives", choisies par des fidèles partageant les mêmes sensibilités, et donc moins ouvertes et "universelles".
De nombreux paradoxes
Cet enjeu de l'unité est d'autant plus grand que "l'Église de Papa" n'existe plus. Chaque semaine, sous la coupole de la basilique de Koekelberg, se rassemblent des fidèles de 34 nationalités, alors que la messe est célébrée en plus de vingt langues dans la capitale, que les diasporas étrangères soutiennent plusieurs clochers et que les prêtres africains portent à bout de bras les paroisses wallonnes. En égrenant la liste des inscriptions pour la messe du Pape à Bruxelles, le comité organisateur a d'ailleurs été heureusement surpris de la diversité des noms, ainsi que de la multiplicité des petits dons de 10, 20 ou 50 euros ("des milliers") envoyés par des fidèles pour financer la visite pontificale. Autant de signes, à leurs yeux, de la diversité sociale du peuple catholique. Cette diversité se ressent aussi dans la multiplicité des petites initiatives écologiques, sociales et spirituelles (habitats groupés, cafés, maraîchages…) qui naissent au pied de l'institution. Ce vivier, étonnant dans sa diversité, fait l'objet d'études par l'UCLouvain (via son laboratoire Ecclesialab) et pourrait présager de ce que sera l'Église demain : moins une lourde institution qu'un ensemble de lieux conjuguant prière, travail intellectuel, social et manuel.
Tout cela n'est pas sans paradoxes. La jeune génération semble plus classique dans son approche de la prière. On assiste, par exemple, au retour de la confession, comme à celui de rites snobés au XXe siècle : ainsi de l'agenouillement. Une foi simple et populaire autour de la dévotion des saints et la vénération des reliques fait également son retour, poussée par les diasporas et le pape François qui aime en redorer le blason. Sans oublier la croissance du nombre d'adultes demandant le baptême en Occident (362 en Belgique cette année). C'est "un phénomène à observer", note Cécile Vaderpelen. Jusqu'ici, la foi chrétienne se transmettait sociologiquement de parents à enfants : "dans une société du consentement" où chacun choisit ses appartenances, ce ne sera plus le cas. L'Église devra s'adapter à cette nouvelle réalité.
Enfin, comment répondra-t-elle aux grandes questions intellectuelles de l'époque (transhumanisme, intelligence artificielle, genre, antispécisme…) et – surtout – à la soif de sens et de spirituel que pointent de très nombreux sociologues ? Cette soif était étanchée jusqu'ici par les grands monothéismes. Ce n'est plus le cas. L'Occident s'abreuve désormais auprès des spiritualités orientales, du chamanisme, de l'ésotérisme, de l'islam ou du pentecôtisme protestant, et se soigne par la psychologie et le développement personnel. Autant de courants qui montrent que la quête de transcendance et de sens n'est pas moins grande que par le passé, mais que l'Église n'y est plus qu'une offre parmi d'autres.
Y fera-t-elle son trou ? Et avec quel visage ? Un visage plus bigarré, à l'exemple de la société, ou plus classique parce que rassemblé autour d'un noyau de convaincus ? Comment assumera-t-elle son statut minoritaire ? "L'avenir dépend de nous, de l'entrain et de la joie que nous y mettrons, insiste Véronique Bontemps, bénévole à Bruxelles. Et nous ne sommes jamais à l'abri d'une surprise. Tous les jours, je suis marquée par la générosité et la beauté de ce qui se vit sur le terrain, dans le bénévolat, loin des caméras."
L'histoire de l'Église en Belgique n'est donc pas terminée, mais son avenir constitue une formidable inconnue. Il sera intéressant de voir les voies dans lesquelles le Pape l'encouragera.