Le mouvement "tradwife" fait fureur sur les réseaux sociaux : "Cette tendance place les femmes en état situation de dépendance économique"
Priorité à l'entretien de la maison, aux enfants et au mari. Le mouvement "tradwife" fait fureur sur les réseaux sociaux et pas qu'aux États-Unis.
- Publié le 12-11-2024 à 09h26

Parfaitement pomponnée, brushing impeccable, jupe midi plissée ou longue robe corsetée parfois agrémentée d'un tablier… Non, nous ne sommes pas dans les années 50. Depuis quelques années pourtant, de plus en plus de femmes s'affichent ainsi sur les réseaux sociaux en prônant un retour des femmes à la maison.

La "trad wife" ou "femme traditionnelle" cartonne sur TikTok et Instagram. Le mouvement très développé en Angleterre et aux États-Unis possède ses égéries comme la YouTubeuse britannique Alena Kate Pettit, l'influenceuse américaine Estée Williams (120 000 followers) et Hannah Neeleman sous le compte "Ballerina Farm" (10 millions d'abonnés).

"Influence des idéologies religieuses"
Solie, 24 ans, a fait de son époux le centre de sa vie. Dans une vidéo, elle recommande la soumission à son mari et toujours être sexuellement disponible pour lui comme secret d'un mariage réussi. Toutes suivent des principes bibliques.
L'ancienne star française de téléréalité Haneia (500 000 abonnés), expatriée aux États-Unis, a décidé de tout lâcher pour se consacrer entièrement à son mari. "Ma responsabilité c'est de nourrir le foyer", affirme celle qui a grandi au sein de l'église mormone.
Quid du tradwife en Belgique ?
Le phénomène trouve une résonnance aux Pays-Bas et en Allemagne mais aussi atteint le côté francophone de manière un peu moins extrême. Et en Belgique ? "Le terrain n'est pas tout à fait prêt pour une tendance tradwife mais ça va arriver dans la foulée de la droitisation en cours", prédit Sylvie Lausberg, psychanaliste féministe et ancienne présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique. "Aux États-Unis, c'est lié à la forte influence des idéologies religieuses qui valorisent le rôle de la femme au foyer, ou comme complément de l'homme, 'un ventre fécond', etc. C'était un modèle dans les années 50 qui était accompagné d'un bien-être matériel (l'apparition de l'aspirateur, etc.), d'une imagerie valorisante pour les femmes qui pouvaient prendre soin d'elles. L'après-guerre une époque charnière, pas forcément en défaveur de l'épanouissement des femmes. Aujourd'hui, le problème avec cette tendance, est qu'elle place les femmes en état situation de dépendance économique, car elle ne gagne pas d'argent. Il y a un prix à payer."

Un modèle attirant
Au fil des années de luttes, la femme a obtenu plus de droits et de responsabilités. Mais cela n'a pas réduit pour autant ses tâches ménagères (s'occuper du foyer et des enfants). En même temps, l'homme voit sa manière de se comporter remis en question. Le terrain est fertile pour faire pousser la graine de la tradwife.
"Il y a un mouvement de balancier, on est dans une époque où les femmes portent beaucoup de poids dans la société. Ce modèle des années 50 peut paraître séduisant, on n'est pas tout le temps sous pression : on peut organiser sa journée, avoir du temps pour s'occuper des enfants. Mais on ne voit pas qu'on remet la femme dans une case qui peut paraître valorisante alors qu'on organise en réalité sa dépendance financière et son isolement social : selon le modèle souvent religieux de complémentarité, la femme, garante du ciment de la famille, est cantonnée au foyer pendant que l'homme travaille à l'extérieur. Cela entraîne la réhabilitation de clichés sur les femmes. On constate alors que, mise à disposition de l'homme, la femme n'a pas de droits et son rôle est de soutenir et prendre soin de l'homme", détaille Sylvie Lausberg qui appelle à mettre en place des garde-fous. "Ce modèle de la tradwife rencontre aussi les frustrations et les angoisses d'hommes qui peinent à trouver leur place dans une société égalitaire. Aujourd'hui, il faut créer un nouveau modèle qui tienne compte de tous ces paramètres."

Les féministes font plus de bruit aujourd'hui mais les mentalités mettent du temps à changer. "Il y a des reliquats des générations et des modèles éducatif passés et cette nouvelle tendance vient s'y greffer. Ça peut très bien matcher, surtout que la réponse en face est très faible : le féminisme universaliste n'existe plus en Belgique. Il n'y a plus de beaucoup de voix qui pèsent dans le monde associatif pour décrypter les dangers de ces retours aux rôles traditionnels, sous couvert de respect des convictions religieuses ou politiques, qui sont en réalité des positionnements souvent misogynes", déplore-t-elle.

Et surtout rien n'est acquis. Pour Sylvie Lausberg, le retour en arrière s'opère déjà. "Les avancées pour les droits des femmes sont contestées en Belgique. La question est de savoir chez qui cette imagerie idéalisée de la femme au foyer va matcher. Dans le Hainaut, le nombre important de grossesses d'adolescentes témoigne aussi d'une forme de valorisation sociale liée à la maternité, mais bien souvent ces jeunes couples ne tiennent pas et c'est la fille qui, in fine, se retrouvera seule avec un gosse sans diplôme ni argent."