Tendance et branché, le "salafisme TikTok" gangrène l'islam en Belgique
Déjà pointé du doigt il y a dix ans, ce courant rigoriste est désormais très présent sur les réseaux sociaux. Si présent qu'il a fini par sculpter les imaginaires, témoigne un prof de religion. Face à lui, les "mosquées de papa" semblent avoir perdu la partie.

- Publié le 18-03-2026 à 06h38

Surtout, ne priez pas avec une casquette Lacoste et son fameux crocodile en guise de logo. En islam, "il ne nous est pas autorisé de porter des vêtements qui contiennent des représentations humaines ou animales". Certes, la prière reste "valable", mais une telle attitude est "détestable". Privilégiez d'autres marques, ou cachez le logo ; ce sera plus approprié.
Le propos, en substance, est d'Hamid El Senhaji aux 780 000 abonnés de sa chaîne YouTube "Comprends ton dine". Et il aurait pu être celui de bien d'autres influenceurs de sa trempe. Il ne faut pas fouiller longtemps pour ressortir de TikTok, Instagram ou YouTube les bras chargés de discours semblables. Certains sont très rigoristes, abordant la santé, la sexualité ou la place de la femme dans une vision conservatrice. D'autres sont plus pragmatiques : comment ne pas perdre de masse musculaire durant le ramadan ? Comment garder une bonne haleine au fil du jeûne ? Quel Jilbab noir, cette grande cape d'extérieur, choisir pour cacher ses formes si on est une femme en surpoids ?

Le salafisme en Stan Smith
Il y a dix ans, en pleine saison des attentats, l'ennemi d'un islam "à la belge" était tout désigné. Les autorités du pays l'avaient repéré dans les librairies islamiques ou dans la Grande mosquée du Cinquantenaire de Bruxelles, tenue à l'époque par les Saoudiens : il s'agissait du salafisme, ce courant ultra-orthodoxe, rigoriste et littéraliste, parfois violent. Dix ans plus tard, il est toujours là, notent de nombreux islamologues, mais ce sont les influenceurs qui l'ont pris à leur compte sur leurs réseaux. Et il en sort plus fort, plus jeune, plus tendance. En 2016, le prédicateur salafiste était filmé lors de son prêche, le doigt levé et le regard sévère. En 2026, le ton a changé, le salafisme à la TikTok a adopté les codes du divertissement et de la société du spectacle. L'influenceur joue sur la dimension communautaire, fraternelle, et offre des contenus facilement consommables. "Simples et basiques, ludiques parfois", note l'islamologue et imam Radouane Attiya.
"J'ajouterais que le discours à tendance salafiste a investi le développement personnel, ce qui est assez nouveau, ajoute son confrère de l'ULB Mohamed Fahmi : comment te développer, être bien dans ta peau, porter une barbe soignée, un foulard tendance et des baskets 'Stan Smith' tout en restant fidèle aux référents islamistes ?"
Car tel est le salafisme qui prétend retrouver l'islam des origines. Pour lui, un bon fidèle est d'abord celui qui obéit à la lettre aux commandements du Coran et des hadiths, les faits et gestes attribués au prophète. La stricte observance qu'il prône va du respect des cinq prières quotidiennes à la manière de rompre le jeûne, de s'habiller, de se comporter en présence d'une femme…
La force du discours
Dans un monde instable et complexe, la force de ce discours est sa clarté, ses frontières qui déterminent le licite et l'illicite, le permis et l'interdit au cœur de la vie quotidienne. "Un tel discours structure et offre une forme de stabilité et de dignité, souligne Radouane Attiya. Il a la force de sa simplicité. Face au climat de suspicion que subissent de nombreux jeunes musulmans, à leur sentiment de marginalisation, cette doctrine de réaffirmation religieuse construit une identité."

D'autant que ce discours a été historiquement poussé par la force financière des pays du Golfe depuis trente ans. Via les librairies, les associations, la formation et les réseaux sociaux, ceux-ci ont abreuvé l'Occident de cette doctrine. La majorité des musulmans de Belgique ne se présentent pas comme salafistes et ne le sont pas en tant que tel, mais il s'est diffusé et a infusé une partie significative des communautés musulmanes. "Il a sculpté nos imaginaires", note un professeur de religion islamique. "C'est comme un nuage radioactif. Même passés, ses effets restent prégnants. Un simple exemple suffit : la fameuse expression 'le prophète a dit, deux points, ouvrez les guillemets' est typiquement salafiste. Et on l'entend partout désormais. L'islam traditionnel fait droit à la complexité historique. Il ne prétend pas parler au nom du prophète. Mais cet islam a perdu la partie car il est moins fort, moins 'impactant'. Le salafisme est si puissant, poursuit cet enseignant, que la moindre doctrine alternative qui pointe le bout de son nez se fait écraser. D'autant que le salafisme ne se présente jamais comme tel, mais comme l'islam véritable, et qu'il est extrêmement bien construit pour se défendre. Si vous interrogez ses principes et ses préceptes, vous êtes accusé de relativisme ou d'hérésie. Prenez l'exemple de Kahina Bahloul qui se présente comme une imam et propose un discours plus libéral. Les médias non musulmans vont la mettre en avant, mais elle sera décriée au sein des communautés. Et tout discours dont on peut établir des liens avec un pouvoir occidental sera considéré comme illicite."
Les mosquées de papa ont perdu la partie
On comprend que face au "salafisme mainstream" – selon les mots du chercheur français Benjamin Hodayé – le souhait des institutions de faire advenir un islam "à la belge" a fait long feu. Il était vu comme à la botte d'un système occidental. Dans le même temps, les mosquées marocaines ou turques qui cherchaient à faire vivre leur islam sunnite et traditionnel ont perdu pied face à l'attrait du salafisme.
"Il y a eu une crise au sein des mosquées, précise Mohamed Fahmi. Elles n'ont pas pu adapter leur discours aux jeunes de la troisième ou quatrième génération qui ne maîtrisaient plus les références marocaines et culturelles de leurs grands-parents et de leurs imams. Ces jeunes ne se reconnaissaient plus dans ces discours des mosquées. Les autorités marocaines ont essayé de pallier ce problème, mais sans réussir. Pendant ce temps, les salafistes abreuvaient l'espace religieux européen avec un discours efficace, fondamentaliste, identitaire, mais cool et branché. TikTok a triomphé de l'islam de papa."
"Certaines mosquées ont tenté de maintenir un islam ancré dans la réalité sociale belge, acquiesce Radouane Attiya, mais elles faisaient face à de nombreuses difficultés : le manque de formation des cadres religieux, la fragmentation interne des communautés que les salafistes et les frères musulmans ont divisées, la faiblesse institutionnelle de l'organe censé représenter le culte auprès de l'État… La plupart de ces mosquées ne parviennent plus à incarner une autorité spirituelle. Les jeunes ne les fréquentent plus que pour les rites."
"À la recherche de leur histoire, questionnés dans leur identité par des remarques désobligeantes, frustrés par l'islam traditionnel transmis par leurs parents dont les pratiques culturelles ne sont plus les leurs et donc les laissent vides de sens, des individus entament une démarche de connaissance de leur passé et de leur religion […] en dehors des institutions religieuses", synthétise l'islamologue Corine Torrekens (ULB) dans son ouvrage Islams de Belgique (Éditions de l'Université de Bruxelles). Certains rencontrent alors le salafisme, et "cette greffe réussit d'autant mieux qu'il représente une religion 'hors sol', déterritorialisée, circulant en dehors du savoir, universelle et non reliée à une culture qu'il faudrait comprendre afin d'en saisir le message". Il inscrit leur foi "dans une grande histoire millénaire et dans une communauté de sens".
Vers une violence inédite ?
Ces dernières années, l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam) s'est régulièrement inquiété d'un "nombre croissant" de mosquées et de centres islamiques sous emprise salafiste. Pour autant, en 2025, l'Ocam n'a reçu que 63 signalements liés au terrorisme islamiste, bien moins que les 117 de 2024. N'y a-t-il pas un paradoxe entre cette baisse et l'importance croissante du salafisme ? Non, dans le sens où ce discours n'est pas toujours violent, et ne mène pas nécessairement à la violence, soulignent nos interlocuteurs. Son danger est qu'il peut enfermer dans des certitudes, des principes, un entre-soi, refuser un monde mécréant et ses enseignements. La question n'est donc pas directement celle de la violence, plutôt du "vivre ensemble".
"Il n'y a pas d'appel direct à la violence, précise Mohamed Fahmi, mais un tel discours suscite une cassure entre la société occidentale et ces communautés de fidèles. Pour autant, il nourrit un terreau propice à la violence si un prédicateur vient y semer la haine. Ce n'est pas pour rien qu'il partage le socle religieux de mouvements comme Daech ou Al-Qaïda. En ce sens, les chiffres de l'Ocam ne sont que la face émergée de l'iceberg."
Une influence relative ?
Une autre question est celle de l'influence réelle de ces discours salafistes, consommés essentiellement par vidéos. La vie sociale d'un jeune ne s'y déduit pas. D'autant que sur les réseaux, la vidéo d'un prédicateur religieux est noyée dans le magma de la modernité et succède à des extraits de films, de foot, de musculation, de conseils beauté… "Certainement, mais cela inscrit surtout la question religieuse dans l'ensemble du quotidien. Ce n'est plus un tiroir que l'on ouvre à la mosquée, cela infuse jusque dans les moments de détente", note le professeur de religion.
"Et n'oublions pas que si un Mehdi regarde des vidéos salafistes dans sa chambre d'Anderlecht, un Jonathan like peut-être des vidéos de suprémacistes blancs ou de masculinistes dans son appartement de Boitsfort. Ils habitent à quelques kilomètres l'un de l'autre, mais les algorithmes les font vivre dans des mondes antagonistes, bien que les discours qu'ils regardent reposent sur les mêmes ressorts identitaires et émotionnels, sur les mêmes peurs de l'autre et de l'avenir, s'inquiète Mohamed Fahmi. Le prix à payer, c'est la fragmentation de la société."
"Bien sûr qu'il faut relativiser la portée de ces vidéos et de ces discours sur la vie globale d'un jeune, acquiesce Radouane Attiya, mais il ne faut pas relativiser ce dont témoigne leur succès. Le défi qui attend notre société dépasse largement l'enjeu du salafisme, il s'agit de la relation de confiance entre les communautés belges. Le discours salafiste, comme tout discours simpliste répond à un malaise. L'enjeu est donc double : renforcer des institutions capables de structurer un islam belge, serein, spirituel, tout en consolidant un cadre de citoyenneté pleinement inclusif. Parce qu'une société qui doute d'une partie de ses citoyens fragilise sa propre cohésion."
Définition
Le salafisme (de "salaf", les "pieux prédécesseurs") a pour vocation de revenir à la "pureté" de l'islam "originel".
Pour cela, il envisage l'islam comme un système global qui régit tous les domaines de la vie, rappelle en substance Corinne Torrekens dans son Islams de Belgique. Mais il limite l'utilisation de la raison humaine dans la lecture du Coran et évite le recours au raisonnement par analogie "qui constitue pourtant l'une des sources les plus utilisées par les autres écoles juridiques [de l'islam]".
Pour la pensée salafiste par exemple, la souveraineté n'appartient qu'à Dieu et la foi en la démocratie est de la mécréance. Si l'objectif de tous les salafistes est de faire advenir un État islamique, il n'est pas homogène pour autant. Les salafistes sont majoritairement piétistes, apolitiques, voire loyalistes à tout gouvernant afin d'éviter la scission de l'unité des croyants. D'autres œuvrent par la politique pour faire advenir un État islamique. Le dernier courant, minoritaire, est le courant djihadiste incarné par l'État islamique ou Al-Qaïda.