Malgré le déconfinement, beaucoup d'ados ne ressortent pas: "Certains jeunes ne voudront plus remettre un pied à l'école"

- Publié le 15-06-2020 à 19h33
- Mis à jour le 22-06-2020 à 15h35

Malgré le déconfinement, de nombreux ados restent cloîtrés. L'été devrait leur permettre de récréer du lien social. Car, à la rentrée, le risque de décrochage scolaire est réel.
Claire, 39 ans, est la maman de Diego, 11 ans, et Lucas, 13 ans. Si son cadet a repris le chemin de l'école, ce n'est pas le cas de Lucas, élève en 2e secondaire. "Nous avons respecté le confinement à la lettre, explique-t-elle. Lucas est très sociable, mais il n'aime ni le téléphone ni les messages. Soit il voit les gens en 'vrai', soit il ne les voit pas." Comme la plupart des ados de son âge, Lucas joue sur l'ordinateur et fait partie d'un groupe WhatsApp de copains, "mais les réseaux sociaux ne l'intéressent pas plus que ça".
Et qu'en est-il avec le déconfinement ? "Les terrains de basket ayant rouvert, on l'encourage à sortir faire un peu de sport mais, si ça ne tenait qu'à lui, il resterait dans sa chambre à lire puis jouer aux jeux vidéo puis manger puis lire, jouer aux jeux vidéo, etc.", reprend Claire. Si Lucas semble quelque peu replié sur lui-même, "je ne crois pas qu'il en souffre, estime-t-elle, sinon il aurait contacté ses copains d'école". La perspective des congés d'été l'apaise toutefois : "Lucas va partir en camp scouts puis il ira en vacances chez ses grands-parents, où il a un super copain." En revanche, ce qui inquiète Claire, c'est le retour à l'école de Lucas, qui aura été privé de cadre scolaire pendant près de six mois. "Ça va être difficile pour lui de se remettre dans le rythme scolaire et de rester assis derrière un banc pendant sept heures."
Alors que l'on a souvent en tête l'image des adolescents vissés à leur téléphone et entourés de plein d'amis, le cas de Lucas est loin d'être isolé. "Il y a beaucoup plus d'adolescents concernés qu'on ne le pense", estime Mandy Rossignol, docteure en psychologie et professeure de neuropsychologie et psychopathologie cognitive à l'UMons. "Et de deux manières, identifie-t-elle. D'une part, il y a les adolescents qui ne perçoivent pas cela comme un problème. Ils ont l'impression que c'est plutôt chouette de rester à la maison pour lire, regarder Netflix, aller sur les réseaux sociaux… D'autre part, il y a ceux qui en souffrent. Mais, dans les deux cas, à l'adolescence, la question du contact avec l'autre est un enjeu : pour se construire, l'adolescent se met un peu en opposition avec ses parents et, pour ce faire, il se réfère à des modèles qui sont ses pairs. L'absence de contacts sociaux réels avec des jeunes du même âge est donc problématique pour leur développement. D'où l'importance pour les adolescents de se réfugier dans le contact virtuel, avec les dérives que cela peut comporter."
Du repli sur soi au décrochage scolaire
Par ailleurs, "le confinement est susceptible de faire émerger des problématiques latentes, poursuit Mandy Rossignol, chez des adolescents qui sont déjà, à la base, assez inhibés, assez isolés". "Environ 10 à 15 % des adolescents sont prédisposés à des angoisses devant l'avenir", indique Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre et professeur émérite à l'UCLouvain, "ou aussi, l'un n'étant pas incompatible avec l'autre, plutôt 'cocoon', c'est-à-dire qu'ils sont bien avec leurs parents ou dans leur chambre." Il ajoute : "C'est sûr que pour ces adolescents le confinement a été très négatif parce qu'on a présenté, et on présente toujours, le monde extérieur mais également les autres comme source de danger." Conséquence ? "Chez certains ados, l'inquiétude a vraiment augmenté. J'ai, dans ma patientèle, l'un ou l'autre cas où il y a eu un retour de maladie psychosomatique. Quant aux 'cocoon', l'équivalent des adultes qui souffrent du syndrome de la cabane, ils n'ont pas trop envie de sortir. C'est un réel problème."
Qu'en sera-t-il de ces jeunes en septembre ? "Mon pari est que 75 % des ados auront eu des expériences positives pendant l'été", avance Jean-Yves Hayez. "L'école est un lieu de socialisation parmi d'autres", souligne Benoît Galand, professeur en sciences de l'éducation à l'UCLouvain*. "On peut espérer que l'été sera une opportunité, car les mouvements de jeunesse redémarrent, comme les stages, les clubs de sport… N'attendons pas septembre et la rentrée pour que les jeunes retrouvent une vie sociale. J'espère qu'ils pourront profiter de leur été pour essayer d'être bien dans leur peau pour redémarrer l'année scolaire afin que les enseignants puissent faire leur travail le mieux possible."
Quant aux 25 % restant, "certains jeunes, à partir de 16 ans, déjà en difficulté avant le confinement, ne voudront plus remettre un pied à l'école, projette le Pr Hayez, tandis que les anxieux ou 'anxieux cocoon' (7 à 8 %), à partir de 12-13 ans, risquent de faire de vraies phobies scolaires". Une crainte partagée par Dominique Lafontaine, professeure en sciences de l'éducation à l'ULiège*. "La zone de fragilité des élèves se situe entre 14 et 17 ans (les cours n'ont repris que pour les 1re et 6e années, NdlR). Certains élèves n'auront eu aucun contact avec l'école de mars à septembre. Inévitablement cela va poser problème aux élèves qui sont déjà vulnérables : cela peut aller de formes légères comme le repli sur soi à des formes plus graves telles que la phobie scolaire ou le décrochage."
* L'UCLouvain et l'ULiège viennent de lancer une vaste enquête sur le bien-être des élèves.