Tombes à recycler

L'économie circulaire a également gagné nos cimetières. Aujourd'hui, il est possible de racheter de vieilles tombes déclassées, d'en effacer les noms qui y sont gravés et d'y apposer ceux de nos proches, comme l'a constaté notre reporter, qui raconte ci-dessous son aventure.

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Cimetière de Surice
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Adolescent, j'aimais pousser la lourde grille du cimetière de mon village, qui grinçait en s'ouvrant. Je me retrouvais alors entre quatre murs de pierres du pays, au milieu d'à peine une centaine de tombes. A l'entrée, l'une d'entre elles attirait tout particulièrement mon regard. Tout en marbre blanc, elle représente une jeune fille alanguie, posant le regard sur un bouquet de roses. Ensuite, il y a ces mini-tombes d'enfants morts prématurément. Et celles des anciens combattants, désignées par une petite plaque en métal représentant un casque de la guerre 1914-18. Plus haut, les tombes deviennent de vrais monuments, avec tout ce qu'il faut de croix, colonnades, catafalques et jardinières pour marquer sa position sociale dans le village. Les mêmes noms semblent se répéter de tombe en tombe, car les mêmes familles habitent le village parfois depuis plusieurs siècles.

Mais c'est la nuit, surtout, que je préférais mon cimetière. A l'écart du village, sans aucun lampadaire à moins de 300 mètres, je pouvais y admirer l'infinité du ciel et la multitude des étoiles. Les morts ne me faisaient pas peur. Au contraire, je ressentais de la bienveillance à mon égard. Une fois, il m'a semblé apercevoir un feu follet. Une lueur bleutée, très fugace, évaporée en une fraction de seconde. Un instant tellement magique que je me demande encore aujourd'hui, plus de cinquante ans après, si je n'ai pas rêvé.

C'est là que je veux – le plus tard possible – être enterré. Dans le vieux cimetière que j'affectionne tant. Et pas dans le nouveau. Dans les années nonante, la population grandissant (du moins celle des morts), la commune a en effet racheté une pâture voisine, doublant ainsi la surface dédiée aux défunts. Les nouveaux morts sont quasiment tous enterrés dans la nouvelle extension et les places dans le vieux cimetière sont devenues rares, ce qui ne fait pas mon affaire.

Heureusement, depuis 2009, un décret wallon limite les concessions funéraires à 30 ans, une mesure visant à assurer une rotation des emplacements et une meilleure utilisation de l'espace dans les cimetières. Les familles des morts bénéficiant d'une concession, perpétuelle ou non, sont prévenues qu'un renouvellement est nécessaire. Sans nouvelles de ces familles, les communes ont le droit de procéder à une exhumation et de disposer de la concession. Il en est de même si elles constatent un défaut d'entretien évident d'une tombe.

tombe d'un ancien combattant
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J'ai donc bon espoir de trouver une place toute proche de celles de mes parents et grands-parents. D'autant plus que la commune de Philippeville, dont dépend mon village, procède régulièrement à des exhumations, comme le confirme son bourgmestre, Jérémy De Martin : "Nous sommes assez proactifs dans le domaine. Bien sûr, tout cela se fait dans la dignité des personnes qui sont exhumées, et en amont d'une campagne d'exhumations, nous prévenons toujours bien à l'avance les familles, avec des notes sur les tombes, que la tombe est en défaut d'entretien ou arrivée en fin de concession".

Mais si je veux garantir ma place (et libérer ainsi mes héritiers d'un souci et de frais supplémentaires), je suis obligé d'acheter une concession pour 30 ans, au risque – vu mon espérance de vie – d'être encore vivant à son terme. "Et d'y faire construire un caveau, l'inhumation en pleine terre n'étant pas réservable", m'annonce Stéphane Dufays, l'agent en charge des cimetières de la commune avec lequel j'ai pris rendez-vous. Il tapote sur son clavier, ouvre un fichier et tourne son écran vers moi. "Vous avez des places libres ici et là", dit-il, pointant son doigt sur différents endroits du plan.

Le choix de l'emplacement étant vite réglé, une question me vient à l'esprit : que deviennent les vieilles stèles et pierres des tombes exhumées ? "Vous pouvez les acheter", répond Stéphane Dufays avec un petit sourire. De plus en plus de communes revendent en effet les pierres tombales déclassées. Les noms qui y sont gravés peuvent être effacés ou recouverts par une nouvelle plaque.

A Philippeville, il n'y a pas de tarifs préétablis. Chaque vente de pierre est soumise au Collège communal qui en fixe le prix. Les quelques tombes qui ont ainsi été cédées sont parties entre 300 et 800 euros. "C'est bien moins cher qu'une nouvelle pierre en granit chinois, qui coûte environ 5000 euros. Chez nous, vous avez un beau monument pour moins de cinq fois le prix, qui est beaucoup plus beau et va durer plus longtemps qu'une pierre importée", précise Stéphane Dufays, soudainement transformé en délégué commercial.

Plusieures tombes sur une cimetière
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Tout le monde y gagne. Sans compter les aspects historiques et environnementaux de telles transactions : "Nous nous inscrivons dans une démarche de récupération et de recyclage, certes, mais il y a aussi un aspect patrimonial. Dans certains villages, le nouveau cimetière est séparé de l'ancien et les gens sont attachés aux vieilles pierres du cimetière historique. Je ne vous cache pas que c'est un sujet sensible", explique le bourgmestre De Martin.

Un sujet sensible… C'est peut-être la raison pour laquelle les communes communiquent si peu sur le sujet. Pourtant, à Philippeville, on pense à promouvoir davantage le recyclage des tombes. "On devrait peut-être diffuser une sorte de catalogue des cimetières. On cherche des solutions…", avance prudemment l'agent communal.

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