Jean-Baptiste Andrea remporte le prix Goncourt pour "Veiller sur elle": voici notre critique
À Pietra d'Alba, dans l'Italie de la première moitié du XXe siècle, Mimo et Viola prêtent serment. A la vie, à la mort. Voici notre critique du livre "Veiller sur elle" de Jean-Baptiste Andrea, qui a remporté le prix Goncourt ce mardi 7 novembre.

- Publié le 03-10-2023 à 17h31
- Mis à jour le 03-10-2023 à 15h40

Le jour où elle se rend compte qu'elle est enceinte, ayant senti son ventre tressaillir alors que son mari était en train de façonner une pierre, la mère du narrateur prédit : "Il sera sculpteur". Histoire de creuser un peu plus le sillon de sa destinée, elle le gratifie d'un illustre prénom : Michelangelo.
Plus tard, celui qui préfère qu'on l'appelle Mimo se souvient qu'il doit tout à son père qu'il n'a guère connu, mort durant la Grande Guerre, mais suffisamment pour que ce dernier lui ait donné un précieux conseil : "Imagine ton œuvre terminée qui prend vie. […] Une sculpture est une annonciation".
Dans la tradition picaresque
Veiller sur elle est le quatrième roman de Jean-Baptiste Andrea (Saint-Germain-en-Laye, 1971) qui a remporté le prix Goncourt, ainsi que le prix du roman Fnac attribué par un jury de 400 libraires et 400 adhérents. Ses premiers livres (dont Ma reine son premier opus, sorti en 2017) avaient déjà été auréolés de douze prix littéraires.
En 1986, le sculpteur Michelangelo Vitaliani, qui s'est retiré depuis 40 ans dans un monastère, est en train de doucement partir pour l'au-delà. Pas loin de lui, mais sous haute protection (d'où le titre Veiller sur elle), sa dernière œuvre : une pietà qui provoqua, en son temps, un scandale. Quelques chapitres sont d'ailleurs consacrés à l'effervescence que continue de susciter la sculpture à l'heure du départ imminent de son concepteur.
Que furent la vie et l'œuvre de Michelangelo Vitaliani ? C'est ce que raconte l'écrivain français dans un flash-back où sa ravissante plume nous rappelle combien la langue française est belle quand on la maîtrise.
Andrea nous livre les souvenirs de Mimo à la première personne du passé. Avec la sagesse de son grand âge (82 ans), peut-être consolidée par le fait d'avoir côtoyé à la Sacra 31 frères, le sculpteur, né en France de parents italiens, pose sur sa vie un regard agrémenté de nombreux clins d'œil. L'humour est une autre force de ce roman.
Dans la pure tradition picaresque, Mimo vivra une série d'aventures. Tout commence quand sa mère l'envoie, âgé d'à peine 12 ans, dans un village en Italie chez le Zio Alberto, tailleur de pierre, où il est censé apprendre son métier comme apprenti. Mais il est doué. Marteau et ciseau n'ont aucun secret pour lui. Sa première œuvre, Ange tenant une amphore, son oncle se l'approprie et y appose son monogramme, Alberto Susso ! "Dis donc, le patron, il était pas très content avec cette histoire d'ange. Il arrête pas de dire que tu pètes plus haut que ton cul. J'y peux rien, c'est que mon cul est trop bas." Mimo est nain. Les quolibets qu'il devra endurer l'endurciront.
"Pietra d'Alba était belle avec sa pierre un peu rose - des milliers d'aubes s'y étaient incrustées" se souvient Mimo. Ancien scénariste et réalisateur, J-B Andrea a des images d'une folle puissance visuelle, quand ce n'est pas sensorielle. "Néroli et cyprès, mimosa parfois, dansaient sur une note de fond de vétiver et de bois brûlé."

Submergé par l'émotion
Dans le village, Mimo fait la connaissance d'une fille de son âge, Viola, cadette des Orsini, riche famille de la noblesse. Très vite, il se lie d'amitié avec cette adolescente intrépide, aventureuse et fantasque. Ces deux-là n'étaient pas faits pour se rencontrer, et pourtant ! Viola lui apparaît la première fois dans un cimetière - comme une morte-vivante - où ils se retrouveront régulièrement. Elle fera son éducation littéraire. "Les mots ont un sens, Mimo. Nommer, c'est comprendre", lui enseignera-t-elle.
Un jour, "elle prit ma main et la posa sur son cœur. Ce fut l'un des plus grands émois de ma vie". Mimo doit "jurer devant Dieu, s'il existe, d'aider Viola à voler et de ne jamais laisser tomber Viola" et Viola Orsini jurera, elle, "d'aider Mimo Vitaliani à devenir le plus grand sculpteur du monde, à l'égal du Michelangelo dont il porte le nom et de ne jamais le laisser tomber." La Première Guerre mondiale se termine, la Deuxième s'annonce sur fond de montée du fascisme. Comment les deux héros pourront-ils tenir leur promesse : en faisant des concessions ou en restant intransigeants ?
On ressort de cette histoire (qui, bien que située dans la première moitié du XXe siècle, en dit long sur notre époque) submergé par l'émotion d'avoir côtoyé tant de beauté. De forme pour la langue et de fond pour l'histoire qui lie ces jeunes gens. Cela, sur 580 pages qui ne nous lâchent pas. Une prouesse.
⇒ Veiller sur elle | Roman | Jean-Baptiste Andrea | L'Iconoclaste, 580 pp., 22,50 €, numérique 16 €
EXTRAIT
"Mes parents sont vieux. Je ne parle pas de leur âge. Ils sont d'un autre monde. Ils ne comprennent pas que demain, nous volerons comme nous montons à cheval. Que les femmes porteront la moustache et les hommes des bijoux. Le monde de mes parents est mort. Toi qui as peur des morts-vivants, c'est lui que tu devrais craindre. Il est mort mais il bouge encore, parce que personne ne lui a dit qu'il était mort. C'est pour ça que c'est un monde dangereux. Il s'effondre sur lui-même." (Viola à Mimo)