Jodie la fée a rejoint sa légende, le monde lyrique est en deuil
Tristesse noire face au décès soudain de la soprano belge Jodie Devos. Elle avait 35 ans
- Publié le 16-06-2024 à 19h08
- Mis à jour le 16-06-2024 à 19h56

Elle était l'incarnation de la grâce, du talent, de la joie de vivre. Sa première grande rencontre avec le public international eut lieu lors du Concours Reine Elisabeth 2014, où elle obtint le deuxième prix et le prix du public au terme d'une session triomphale, quoique mouvementée. Depuis lors, sa carrière connut une ascension fulgurante, la plaçant d'emblée au niveau des plus grandes sopranos coloratures. Ses qualités vocales, musicales, artistiques étaient prodigieuses, ses qualités humaines l'étaient tout autant. Emportée par un cancer d'une violence inouïe, Jodie Devos est décédée dimanche à Paris, entourée de ses proches. Sa mort plonge son public et le monde musical dans l'hébétude. Retour sur sa trop brève existence.
Portée par son plaisir de chanter
"J'ai toujours adoré la musique, nous confiait-elle en 2015. Enfant, j'écoutais la musique pop, les chansons, la variété, en clip à la télé, ou à la radio, ou à la maison, par les amis de mes parents. Et je chantais ! À 13 ans, mes parents m'ont inscrite à un stage de chant choral/…/ dans mon Libramont natal, et durant 5 ans, ce fut mon rendez-vous le plus important de l'année. À 16 ans, je suis entrée à l'Académie de Ciney, dans la classe de Françoise Viatour qui a entamé ma préparation à l'entrée au Conservatoire." Et la musique classique ? "Je l'avais rencontrée peu avant, pendant mes cours de danse. J'ai commencé comme tout le monde par les Arie Antiche (rires), j'ai ensuite chanté Barberine, Musetta, etc. et ce fut le coup de foudre ; les sensations étaient d'une force, d'une beauté, d'une puissance sans comparaison avec ce que j'avais connu jusque-là, même si je connaissais déjà la scène. Grâce à You tube (oui, je l'avoue…), j'ai ensuite découvert l'incroyable richesse du répertoire."
Quant au conservatoire, ce sera l'IMEP, à Namur, où la jeune soprano travaille avec Elise Gäbele et Benoît Giaux, et, ensuite, la Royal Academy of Music de Londres où elle décroche un Master of Art.

En 2014, elle est la révélation du Concours Reine Elisabeth et, la même année, fait ses débuts à l'Opéra-Comique de Paris. En 2015, Stefano Mazzonis, directeur de l'Opéra Royal de Wallonie de Liège lui offre son premier grand rôle, Rosina dans Le Barbier de Séville.
Une travailleuse acharnée
À partir de là, les engagements s'enchaînent : à l'Opéra de Montpellier, à l'Opéra de Liège – dans Orphée aux Enfers d'Offenbach où elle chante Eurydice. En 2017, elle chante le rôle-titre de Lakmé de Delibes à Tours, la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée de Mozart à Dijon, et Amour dans Pygmalion de Rameau au Festival d'Innsbruck. Elle fait son entrée à l'Opéra de Paris et y chante Yniold (Pelléas et Mélisande de Debussy) dans la mise en scène exemplaire de Bob Wilson. Le répertoire français – opéra et mélodie, du baroque au contemporain – est son domaine de prédilection, mais aussi Mozart, Johan Strauss, Richard Strauss, la comédie musicale, l'opérette, le lied. Jodie Devos chante tout ce qui est à sa portée et transforme tout en feu d'artifice, en miel, en or. Mais, derrière son grand sourire, son incroyable ouverture, son sens de la fête, se cache une perfectionniste acharnée. Et cet acharnement porte ses fruits. Son tout premier CD solo Offenbach Colorature (Alpha Classics-2019) est unanimement salué par la critique et récompensé d'un Diapason d'or, d'un Diamant de platine Opéra Magazine, du Choc Classica, du Gramophone Editor's Choice.
Une artiste engagée
Outre des tournées de concerts au Canada et en Inde, elle sera demandée partout en Europe, avec les plus grands orchestres et les plus grands chefs, en particulier en France, en Allemagne, dans les grands festivals lyriques internationaux et, bien entendu, en Belgique où elle circule joyeusement entre les maisons d'opéra, multipliant les prises de rôle, les découvertes et les créations.

C'est tout naturellement que la Monnaie lui confie le rôle pyrotechnique – et désopilant – de Julie Follavoine dans l'ultime opéra de Philippe Boesmans (1937-2022), où elle révèle, en plus de tous ses talents, une vis comica ravageuse. On en sanglote aujourd'hui.
Jodie Devos était d'une immense générosité : en juin de cette même année 2022, elle avait accepté, en tant que marraine des enfants de ReMuA, de chanter avec eux dans un grand spectacle collectif, donné à Flagey. "Jodie, lui disait le Voyageur, je comprends maintenant pourquoi tu nous es apparue. Seuls les elfes, les dryades et les nymphes savent chanter de cette voix divine et pure, tu es une fée !" "Chut, lui répondait Jodie, ce sera notre secret…."