Dix ans après les attentats de Paris : " Ce qui compte, c'est de raconter comment nous allons depuis"
Pour comprendre et documenter les événements du 13 novembre 2015, les récits se sont multipliés. Rapporter, libérer la parole, construire un narratif... Les victimes oscillent entre récit intime et mise en scène collective. Deux rescapés du Bataclan expliquent leur engagement.
- Publié le 13-11-2025 à 14h20

Ils étaient là. Au Bataclan, dans les rues de Paris, dans les cafés, sur les terrasses, en famille. Dix ans ont passé, mais les voix des rescapés résonnent encore. Le traumatisme ne s'est pas évaporé. Il s'est transformé en récit. Arthur Dénouveaux et Olivier Laplaud, rescapés du Bataclan, membres de l'association Life For Paris, participent à l'élaboration de ce récit qui ne raconte pas seulement le soir du 13 novembre, mais aussi ce qui a suivi.
"Ce qui compte, c'est de raconter comment nous allons depuis, affirme Arthur Dénouveaux. Nous le devons à la mémoire collective, mais aussi rendre la sympathie collective qui nous accompagne depuis dix ans." Leur parole, comme celle de tant d'autres, s'inscrit dans le devoir de mémoire. "La mémoire collective se construit à partir d'un assemblage de souvenirs individuels, rappelle Olivier Luminet, professeur en psychologie des émotions. Certains récits résonnent plus que d'autres, mais tous participent à la construction d'un récit commun."
Quand la douleur devient récit
Raconter, transmettre, documenter. D'apparence simple, le geste est chargé d'une responsabilité: ne pas laisser l'événement se dissoudre dans l'oubli ou se figer dans une version unique. "Les récits des victimes ne font pas l'histoire dans tout ce qu'elle a d'analytique, nuance Arthur Dénouveaux. En revanche, ils suscitent un intérêt qui renforce le caractère historique de l'événement."
Les précédents ne manquent pas - la Shoah, le 11 septembre 2001, le Rwanda… Pour Olivier Luminet, le récit est aussi un repère temporel. "Dix ans, dit-il, c'est un intervalle suffisant pour avoir un recul critique sur ce que l'événement a changé dans nos rapports sociaux, dans notre société. C'est une occasion de mesurer l'évolution."
Arthur Dénouveaux insiste sur la nécessité de créer des lieux de mémoire. "Témoigner dans les médias, dans les écoles, précise-t-il, mais aussi créer le jardin mémoriel qui sera inauguré le 14 novembre, soutenir le musée mémoriel - l'idée est de faire émerger des institutions qui nous aideraient."
De l'attraction à la répulsion
Raconter, c'est aussi revivre. Et parfois, ça fait mal. "Après les attentats, on s'est mis au vert, chez mes beaux-parents, se souvient Olivier Laplaud. Mais très vite, on a voulu tout voir. Comprendre. Savoir ce qui s'était passé." Cette oscillation entre attraction et répulsion est fréquente. "On pleurait sans arrêt, on faisait des cauchemars, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder les infos, ajoute Oliver Laplaud. Comme un besoin de recoller les morceaux."
Arthur Dénouveaux évoque, lui, la réactivation du traumatisme. "Les attentats de 2016 en Belgique et en France m'ont vraiment replongé dans mon trauma, commente-t-il. J'ai appris à le surmonter depuis et à me blinder." Olivier Luminet confirme… "Être exposé de manière répétée à des récits traumatiques augmente le risque de développer un syndrome de stress post-traumatique. Il y a un effet cumulatif", analyse le professeur.
Et ce risque ne concerne pas que les victimes directes. "Il y a eu un traumatisme dans la société française. Trois attentats majeurs en un an et demi, c'est considérable." Si le récit est nécessaire, il peut aussi être violent. "Il faut doser ce qu'on est capable de regarder ou pas, conseille Olivier Luminet. Une certaine prise de distance est même saine."
L'offre et la demande
Dix ans après les attentats, les récits se sont multipliés. Livres, podcasts, séries, documentaires… Une profusion qui interroge. "Je crois que l'offre et la demande s'équilibrent, avance Arthur Dénouveaux. Je suis surpris de l'appétit du public, mais, au moins, tous les témoignages existent." Pour lui, la diversité des récits permet de faire exister toutes les voix même s'il reconnaît aussi une forme de lassitude chez certains membres de l'association.
De son côté, Olivier Luminet voit dans cette multiplication une opportunité. "Multiplier les formats permet de s'adresser à des publics différents, explique-t-il. Mais il faut veiller à ne pas esthétiser à outrance. Trop d'émotion calibrée, trop de codes visuels peuvent nuire à la qualité du témoignage."
La fragile frontière
Autre écueil de la construction narrative: la standardisation. "Il y a une grammaire répétitive, admet Arthur Dénouveaux, mais il faut faire confiance aux experts. Les victimes ont besoin de médiateurs pour transmettre leur histoire." Olivier Laplaud insiste sur la nécessité de varier les angles. "Il faut aussi montrer la colère, dit-il. Il faut laisser de la place aux gens qui ne sont pas résilients."
Dans le champ médiatique, à force de vouloir montrer, le traumatisme devient spectacle dramatique avec ses gros plans, ses silences, ses musiques… "Il y a eu des séquences tournées trop tôt, avec des victimes incapables de consentir", alerte Arthur Dénouveaux.
Et Olivier Luminet d'insister, car "il ne faut pas pousser les victimes au-delà de ce qu'elles souhaitent, sinon on tombe dans le voyeurisme". "Il faut que la victime se sente propriétaire de son récit", martèle Arthur Dénouveaux.
Mais face à la mise en scène médiatique, certaines victimes choisissent le silence… "Le silence peut être une forme de témoignage", affirme Arthur Dénouveaux. Olivier Luminet rappelle que le silence n'est pas pathologique - "il peut être une manière de faire face, il faut parfois des années pour pouvoir parler". Car, comme l'affirme Arthur Dénouveaux, "la victime silencieuse qui parle enfin est un trophée"…