"L'incroyable famille Modlin" : à partir de clichés trouvés dans une poubelle, Paco Gomez remonte la trace des gens sur les photos
Le photographe a écrit un passionnant récit.

- Publié le 10-04-2026 à 10h26
- Mis à jour le 10-04-2026 à 10h48

Cela donne plus souvent lieu à des expositions qu'à un récit. L'été dernier, à Arles, Marion et Philippe Jacquier, de la galerie Lumière des roses à Montreuil, présentait leurs plus belles trouvailles, eux qui possèdent quelque 10 000 clichés de photographes anonymes chinés pendant 20 ans. Plus près de nous, Hangar expose en ce moment The House, un projet de Lee Shelman à partir de diapositives d'anonymes. Deux exemples parmi tant d'autres.
Pour Paco Gomez, tout commence par un coup de fil. Celui de son beau-frère qui connaît la propension de ce dernier à collectionner tout type de documents retrouvés dans les poubelles. Sa maison déborde de vieilles photos, cahiers, cartes postales, livres, lettres, journaux intimes,… Il lui enjoint de se rendre calle del Pez à Madrid, car quelqu'un vient de jeter sur le trottoir une montagne de photographies. Dans une première vie, Paco Gomez le photographe a été éboueur, il sait "détecter le contenu d'un sac d'un simple criblage rapide".
Les photos sur lesquelles il tombe sont on ne peut plus étranges. "Que s'était-il passé pour que tout cela soit dans la rue ? À qui appartenaient ces images ?" "Pourquoi des photos où les protagonistes apparaissent nus et dans des postures saugrenues n'ont pas été détruites ?"
Dans un premier temps, Paco Gomez, qui vient de devenir papa, laisse le paquet de photos de côté. Ponctuellement, il les ressort, les montre à des amis. Passant en revue son butin, Gomez se rend compte que trois personnages reviennent périodiquement dans les images : "une femme, un homme entre 40 et 50 ans, et un jeune homme dans la vingtaine."
Hasard quand tu nous tiens
L'incroyable famille Modlin fait partie de ces ouvrages qu'une fois entamé, on ne lâche plus, happé que l'on est par le destin des protagonistes. Ici, en outre, Paco Gomez ne lâche pas le morceau. Pour un premier récit, on salut son savoir-faire. Il maîtrise les codes de l'enquête policière. On doit toutefois reconnaître que l'on s'est étonné du nombre de hasards qui croisait sa route avant d'en lire une simple explication, récoltée par Gomez lui-même auprès de l'écrivain espagnol Agustin Fernandez Mallo : "Ce que nous ne voyons pas, c'est que notre quotidien est bourré de hasards, seulement nous n'y prêtons pas attention."
Premier hasard : alors qu'il prend une photo de son ami, le photographe Juan Millas, dans sa chambre, il remarque au mur un cadre contenant quatre petites photos d'une femme. "Cette femme je l'avais déjà vue auparavant", écrit Paco Gomez. Évidemment… Cette femme n'est autre que le personnage féminin qui revient régulièrement sur toutes les photos dont il s'est emparé calle del Pez. Une petite sollicitation sur un moteur de recherche plus tard, et voilà qu'il tombe sur un article paru dans le quotidien espagnol El Pais : "En attente d'un mécène. L'œuvre d'une peintre décédée croupit dans un appartement abandonné." "Loin de me calmer, l'article d'El Pais avait encore plus attisé ma curiosité."
Si Margaret est morte, qu'en est-il du père et du fils ? Paco Gomez se transforme en détective, sauf qu'il ne sait quel chemin emprunter : trop de pistes pour très peu d'informations. Il décide de faire comme le lieutenant Deckard dans Blade Runner : observer minutieusement une image apparemment banale. Cela le mène à la maison où, il y a plus de 30 ans (au moment de son enquête), il apprend qu'une famille d'Américains vivait avec leur jeune fils. Il s'agit bien des gens sur les photos.
Henry Miller, Catherine Deneuve
Au fur et à mesure qu'avec son ami Jonas Bel il progresse dans la récolte d'informations, l'étau se resserre autour de la dite Margaret qui avait "la beauté pour valeur cardinale" et pour qui "l'Espagne c'était Velazquez et Goya". Ses peintures à elle ressortent du surréalisme à la Dali. L'analyse d'un des tableaux mène Paco Gomez à Valverde de la Vera, un village situé dans le nord de l'Estrémadure.
De l'exécuteur testamentaire à la visite d'un entrepôt contenant l'œuvre entière de la peintre emballée dans deux caisses, en passant par l'interview de Jaime Lipton, le meilleur ami de Nelson, fils unique des Modlin, Paco Gomez met progressivement au jour la vie de cette famille excentrique. On croise Henry Miller, Roman Polanski pour qui Elmer, le père, fut figurant dans Rosemary's Baby ou Catherine Deneuve que Margaret croisa dans Il était une fois la légion.
On doit la traduction en français de cette géniale enquête romanesque au flair de l'éditeur Clément Ribes, qui signe avec L'incroyable famille Modlin, l'un des premiers titres de sa nouvelle maison d'édition, Les Corps Conducteurs. Prometteur !
⇒ L'incroyable famille Modlin | Récit romanesque | Paco Gomez, traduit de l'espagnol par Antoine Corradi, 320 pp. dont 112 photos Prix 22 €, numérique 15 €