Une affreuse pochette, une critique acerbe de l'ère Trump... Que penser de "Foreign Tongues", la très bonne surprise des Rolling Stones?
Entre hommage à Chuck Berry, réflexions sur leurs années toxiques et désillusion d'un rêve américain brisé, les vétérans du rock surprennent encore avec "Foreign Tongues".

- Publié le 08-07-2026 à 06h34
- Mis à jour le 08-07-2026 à 11h02
La boucle est bouclée. Le 10 mai 1963, les Rolling Stones publiaient leur premier 45 tours sur le label Decca, avec en face A "Come On", une reprise de leur idole Chuck Berry. Soixante-trois ans plus tard, Foreign Tongues, vingt-cinquième album studio du groupe anglais s'achève sur "Beautiful Delilah", autre classique de Chuck "Crazy Legs" Berry que le groupe anglais incluait régulièrement dans la setlist de ses premiers concerts.
Malgré son affreuse pochette -une mauvaise habitude persistante chez les Stones-, Foreign Tongues s'impose pourtant comme une très bonne surprise. Enregistré en un mois au Metropolis Studio, dans le West London, le disque aligne douze compositions originales signées Jagger/Richards et deux covers. Outre Beautiful Delilah, livrée dans une version aussi fidèle que délicieusement vintage, les vétérans du rock rendent un vibrant hommage à Amy Winehouse en sublimant de nappes cuivrées son tube soul "You Know I'm Good", tiré du blockbuster Back To Black (2007).
Robert Smith, un faux buzz
En amont de la sortie de Foreign Tongues, la com' s'est focalisée sur la liste impressionnante des invités qui ont collaboré à l'enregistrement. Un faux buzz. Circulez, il n'y a rien à voir. Et à entendre. Il faut en effet avoir l'oreille très fine pour distinguer la "patte" de Paul McCartney -il joue de la basse sur la ballade "Covered In You"-, de Stevie Winwood -orgue Hammond- ou celle de Robert Smith. Le leader de The Cure joue bien de la guitare sur le nerveux et bien nommé "Divine Intervention". Mais sa partie est noyée sous le mix qui privilégie les accords ciselés de Keith Richards et de Ron Wood. Smith est aussi crédité aux synthés sur "Never Wanna Love You".
Interviewé dans le magazine anglais Mojo, Ronnie Wood revient sur cette collaboration très (trop) médiatisée. "C'est l'idée de Mick. Les chansons étaient déjà terminées. Keith et moi, nous n'étions plus en studio. Robert Smith est passé dire bonjour à notre producteur Andrew Watt. Mick était là pour refaire un mix d'une voix. Il lui a lancé : "Tu es bien Robert Smith ? Alors, comme tu es là, ça te dit de jouer sur l'une ou l'autre chanson ?" Voilà comment ça s'est fait. Il n'y avait rien de prémédité, ce n'est pas comme si Mick lui avait demandé d'ajouter une touche gothique ou dark à la "Sympathy For The Devil".
La passion toujours là
Depuis longtemps, le phénomène Rolling Stones échappe à toute explication rationnelle. L'argent ou le désir de prouver encore quelque chose ne peuvent pas justifier ce nouvel album. Seuls le plaisir et la passion guident un Mick Jagger (83 ans ce 27 juillet) en toute grande forme vocale, ainsi que ses complices Keith Richards (82 ans) et Ronnie Wood (79 ans), qui s'amusent dans leurs joutes ludiques sans jamais tomber dans l'autocaricature. Foreign Tongues est aussi beaucoup plus varié que le disque de reprises de standards Blue And Lonesome (2016) ou que Hackney Diamonds (2024).
Après un "Rough and Twisted" brut de décoffrage et le faiblard "In The Stars", Mick Jagger sort sa voix de falsetto sur "Jealous Lover", très belle chanson soul. "Ringing Hollow" rappelle, pour sa part, l'attachement du groupe à la musique country, tandis que "Hit Me In The Head" sonne carrément punk. Ce titre vaut aussi pour sa partie de batterie, l'une des dernières jouées par le regretté Charlie Watts. Interprété d'une voix rauque et nonchalante, l'émouvant "Some Of Us" est également un très beau moment offert par Keith Richards.
Peu porté sur les chansons engagées, Mick Jagger ne peut toutefois pas s'empêcher d'exprimer sa désillusion d'une Amérique qui n'est plus ce qu'elle était. Jouant sur la métaphore amoureuse, la ballade de rupture "Ringing Hollow" ("Sonner faux") décrit une "Lady Liberty qui n'a pas fière allure quand sa robe est déchirée". On peut y lire entre les lignes une critique acerbe de l'ère Trump. "L'idée du rêve américain est peut-être encore intacte chez certains, explique Mick Jagger dans le Mojo. Mais, force est de constater que ce n'est clairement plus le même endroit qu'avant. Il y a aussi beaucoup de questions à se poser sur les excès de l'impérialisme et le poids des lobbies."
Comme Paul McCartney sur The Boys Of Dungeon Lane, son dernier album -lui aussi produit par Andrew Watt-, Jagger regarde en arrière. Mais là où sir Paul se remémore les souvenirs de guitares bon marché et des premières répétitions avec George Harrison pour apprendre "Twist And Shout", il choisit de revenir sur les addictions qui n'ont pas épargné les Stones. Dans "Side Effects" ("Effets secondaires"), il chante sans la moindre équivoque : "Il y a un prix à payer pour tout ce que tu as injecté dans tes veines".
Sans jamais rivaliser avec les chefs-d'oeuvre stoniens absolus - Let It Bleed en 1969, Sticky Fingers en 1971 et Exile On Main St en 1972-, Foreign Tongues n'en demeure pas moins un excellent cru. Cet été, les Stones avaient prévu une tournée européenne d'une vingtaine de dates qui devait passer par le stade roi Baudouin. Elle a été annulée pour des raisons de santé -le problème viendrait de Keith- et d'assurances. Aucun nouveau concert n'a été programmé. Mais, avec eux, rien n'est écrit. Car les Stones sont plus forts que tout. Les modes qui se font et se défont, les morts (Brian Jones, Charlie Watts), les drames (Altamont), les daubes (Dirty Work)… Rien ne les arrête.
Foreign Tongues Universal
