Leni Riefenstahl ou le génie aveuglé

Leni Riefensthal fête aujourd'hui, 22 août, son centième anniversaire. Une longévité exceptionnelle qui n'est qu'un exploit de plus pour celle que Newsweek appela"l'amie d'Hitler´. Si on ne fait pas nécessairement de la bonne littérature avec de bons sentiments, elle démontra qu'on peut, à l'inverse, être une très grande artiste tout en dégageant une odeur de soufre.

PAR GUY DUPLAT
Leni Riefenstahl ou le génie aveuglé
©EPA

PORTRAIT

Leni Riefensthal fête aujourd'hui, 22 août, son centième anniversaire. Une longévité exceptionnelle qui n'est qu'un exploit de plus pour celle que Newsweek appela"l'amie d'Hitler´. Si on ne fait pas nécessairement de la bonne littérature avec de bons sentiments, elle démontra qu'on peut, à l'inverse, être une très grande artiste tout en dégageant une odeur de soufre.

Danseuse, cinéaste remarquable, formidable photographe, aventurière audacieuse jusqu'à risquer de mourir à 98 ans dans un accident d'hélicoptère, elle mit aussi son immense talent au service de la pire des causes. Fascinée par la beauté, en quête toute sa vie d'un esthétisme forcené, elle céda à l'attrait de la force, de la discipline, des beaux corps aryens et puis noubas. Toujours, elle se défendit d'avoir adhéré au nazisme et fut graciée après la guerre dans les nombreux procès qu'on lui fit. Mais elle était trop intelligente pour ne pas avoir été dupe: en signant des chefs-d'oeuvre du cinéma qui furent aussi des odes à Hitler comme"le triomphe de la volonté´ et"les dieux du stade´, elle a incarné le fascisme même, qui est selon la thèse de Walter Benjamin l'esthétisation de la politique.

Jodie Foster, actrice mais aussi productrice et réalisatrice, annonce depuis plusieurs années qu'elle rêve de filmer et de jouer la vie de Leni Riefensthal dans une biographie qu'Hollywood annonce régulièrement. Madonna aussi a tenté d'obtenir les droits.

On les comprend car la vie de Leni Riefensthal est un incroyable roman. Le fait d'être une femme ajoute encore à la fascination qu'exerce toujours aujourd'hui Leni Riefensthal car rares sont les femmes qui se sont illustrées dans tant de métiers souvent masculins. La maison d'édition Taschen vient de publier sous la direction de sa nouvelle directrice éditoriale, Angelika Taschen, une large biographie, remarquablement documentée et illustrée sur les"cinq vies de Leni Riefensthal´. Un livre sans guère de distance car réalisé avec l'artiste elle-même et tout à la gloire de celle qui habite aujourd'hui près de Munich et qui caresse toujours des projets de films et d'expéditions.

Helene Amalia Bertha Riefensthal naît le 22 août 1902 à Berlin. En matière de volonté, la jeune Leni fit rapidement sentir la sienne à un père qui voulait qu'elle fasse des études de ménagère. Elle serait danseuse et actrice, a-t-elle décidé. En secret, adolescente, elle suit des cours, là où se produit Anita Berber, la danseuse nue du Berlin des années 20. Son père doit bien rendre les armes et Leni consacre sa première vie à la danse. Elle est même chorégraphe, dans le style moderne de l'époque, prenant des airs de vamp dans des habits de soie.

Mais elle découvre le cinéma sous la forme des films de montagne d'Arnold Franck, un genre très à la mode à l'époque. Se rendant chez son médecin, elle voit l'affiche de son dernier film"la montagne du destin´. Elle est si fascinée qu'elle en oublie son rendez-vous. Elle n'a de cesse de rejoindre le réalisateur et son charme et son talent faisant l'affaire, elle devient illico son actrice fétiche. Leni Riefensthal jouera sous sa direction dans six films d'action en montagne ou dans les glaces, qui furent chaque fois dit-on de grands succès."La montagne sacrée´,"le grand saut´,"l'enfer blanc du Piz Palu´,"Tempête sur le Mont Blanc´,"L'ivresse blanche ou les joies du ski´ et"SOS Iceberg´. Les trois premiers sont des films muets, les autres sonores. Arnold Frank tournait en plein air, au sommet des montagnes, ou sur les glaciers. Les histoires forcément aventureuses et romantiques demandaient un grand courage aux acteurs. Leni Riefensthal resta ainsi près de six mois en haut de Saint Moritz dans le refuge de la Diavolezza. Il faisait parfois vingt-huit degrés sous zéro. On projetait de l'eau pour faire des cascades de glace, un avion atterrissait sur le glacier, on descendait dans des crevasses de cinquante mètres de profondeur. Pour"SOS Iceberg´, le tournage eut partiellement lieu en Arctique, avec un avion qui devait s'écraser sur un iceberg. Leni Riefensthal était à bord et devait se jeter dans l'eau glaciale juste avant le crash.

Dans le Berlin de la fin des années 20, Leni Riefensthal était célèbre, incarnant la femme moderne, aventurière et rivalisait, dit-on, avec Marlène Dietrich qui, elle, incarnait la vamp.

Le tournant capital fut pris à moins de 30 ans, quand Leni Riefensthal tourna son propre film dans lequel elle jouait le rôle principal:"La lumière bleue´, qui connut un si grand succès qu'il fit, dit-on, salle comble pendant des mois à Londres comme à Paris. Le film projeté à la première Biennale de Venise reçut la médaille d'argent. Charlie Chaplin et Douglas Fairbanks envoyèrent des télégrammes de félicitations à la réalisatrice. C'est ce film qu'Hitler découvrit et qui l'amena à appeler Leni Riefensthal à ses côtés. Un film que d'aucuns considèrent toujours comme un chef-d'oeuvre. Ici aussi, il s'agit d'une histoire de montagne avec un village de la vallée du Sarentino, surmonté d'un pic recouvert chaque soir d'une étrange lueur bleue. Ceux qui s'aventurent pour percer le mystère, sont souvent retrouvés morts. Et la montagne semble gardée par Junta, une belle sauvageonne jouée par Leni, qui n'hésita pas à escalader à pieds nus, des sommets vertigineux. Mais le village découvre que la lumière provient d'une grotte recouverte de cristaux. Les villageois pillent le lieu et Junta se tue.

Tous ces films de montagne exaltent l'héroïsme, l'exploit individuel, le courage, la beauté des cimes et peuvent déjà annoncer ses fascinations troubles pour l'ordre nazi.

En février 1932, elle entend un discours d'Hitler au palais des sports de Berlin et très impressionnée elle lui écrit. Hitler admiratif de"la lumière bleue´ l'invitera à venir à Horumersiel près de Willemshaven au bord de la mer du nord. On ne connaît de cette rencontre que ce qu'elle en écrit dans ses récentes mémoires. Ils se seraient promenés bras dessus, bras dessous, parlant musique et cinéma. Il aurait tenté de l'embrasser mais pas plus. Elle repoussa ses timides avances mais dans ses confessions, elle ajoute "que s'il l'avait vraiment voulu, j'aurais été sa maîtresse, c'était inévitable´. Malgré la fascination qu'Hitler exerça sur elle, elle ne partagea dit-elle, jamais le lit du dictateur. Il y a une semaine sur Arte, elle disait:"Il n'était pas mon type, mais alors pas du tout le genre de type qui me plaisait´. On crut un moment, après la guerre, à lire les mémoires d'Eva Braun, qu'une liaison très corsée avait uni la cinéaste au Fürher. Mais on démontra rapidement que ces mémoires étaient un faux. Très réelle par contre, sera la demande répétée d'Hitler à Leni Riefensthal de réaliser des films sur le congrès du parti nazi à Nuremberg et ensuite sur les jeux olympiques de Berlin en 1936.

Dans ses mémoires et dans sa biographie récente chez Taschen, elle tente de minimiser ce rôle. Elle affirme détester Goebbels qu'on voit sur de nombreuses photos à côtés d'elle et d'Hitler. Elle a tenté à la demande d'Hitler de filmer le congrès de 1933 mais fut boudée par le parti.

Elle recommença en 1934 après avoir tenté, dit-elle, de refuser le travail et de le refiler à Walter Ruthmann. "Je ne sais même pas distinguer les SS des SA´ expliqua à Hitler celle qui ne fut jamais membre du parti nazi. Sans doute, mais ces réticences paraissent formelles car elle fit finalement le film avec un zèle et un art exceptionnels pour en faire un chef-d'oeuvre au bénéfice de la pire des idéologies. Elle engagea dix-huit cameramen, fit construire par Albert Speer, un mat de 38 mètres avec un ascenseur pour filmer des plans aériens. Elle a tourné 130.000 mètres de films correspondant à 100 heures de projection. Pour ce film, elle a inventé le documentaire moderne, mis au point des techniques révolutionnaire. C'était un film sans commentaires qui fut mis à l'index au lendemain de la guerre.

Son oeuvre de 1938,"Olympia ou les dieux du stade´, est encore plus marquante et figure selon des réalisateurs américains parmi les dix plus grands films du siècle. Elle engage cette fois 42 cameramen. Elle est partout, elle construit des fosses pour prendre des contre-plongées, elle demande à des athlètes pendant les entraînements de se produire avec des mini caméras qui filment leurs ombres en action. Elle imagine une caméra-catapulte pour suivre les sprinters, une caméra sous-marine pour le plongeon. Ses caméras fonctionnent au ralenti comme en accéléré, avec des zooms de 600 mm et sont parfois embarquées sur des avions.

Elle ajoute des scènes d'anthologie comme le discobole grec se transformant petit à petit par un fondu enchaîné en un athlète moderne et nu lançant le disque. Elle mettra deux ans pour visionner tout cela, couper et monter les deux films. Ceux-ci ne sortent qu'en 1938, et au lendemain de la guerre ils seront censurés de quelques passages où on voyait Hitler et d'une scène du générique où on voyait... des seins nus.

Les dieux du stade sont-ils une esthétique fascisante ou un chef-d'oeuvre, une glorification des corps aryens ou le sommet du reportage sportif (on n'a pas fait mieux depuis)? Elle aura indéniablement donné à la grande fête olympique dévoyée par Hitler, une dimension mythologique, une grandeur, une beauté qu'elle n'aurait jamais dû avoir. Elle a mis son immense talent dans son film sur Nuremberg comme dans celui sur les jeux, à mettre en scène la mise en scène du nazisme. Une faute majeure qu'elle ne regretta jamais, ne reniant nullement sa fascination esthétique pour Hitler et ses funestes pompes.

Pendant la guerre, elle tourna"Tiefland´ qui ne fut diffusé qu'en 1954. Un film qui suscita à son tour la polémique, les associations tziganes l'accusant d'avoir sélectionné ses acteurs parmi des Tziganes enfermés dans un camp de concentration. Les tribunaux ont déjà récusé ces accusations qui resurgissent pour l'anniversaire de la réalisatrice. Leni Riefensthal dans ses mémoires dit avoir été très choquée de l'exil de ses amis juifs, très bouleversée par la nuit de cristal et profondément heurtée par la découverte des camps de la mort. Mais peut-on imaginer que celle qui côtoya les puissants du Reich fut naïve à ce point, et ne se doutait pas de l'oeuvre de mort du régime?

Au lendemain de la guerre, une fois ses archives et son matériel rendus, Leni Riefensthal essaya bien de réaliser de nouveaux films -elle envisagea un film sur Frédéric II et Voltaire joués par Cocteau, un film avec Anna Magnani, on la voit en compagnie de Rossellini, Gina Lollobrigida et Vittorio De Sica-, mais aucun projet n'aboutit. "J'ai été boycottée après la guerre´, dit-elle.

En lisant"les vertes collines d'Afrique´ d'Ernest Hemingway, elle se découvre une nouvelle passion: l'Afrique. Elle écrit le script d'un film -"la cargaison nègre´- qu'elle ne réalisera jamais. Mais après avoir vu la célèbre photo des guerriers noubas, parue en une du"Steen´, elle se rend dans le sud Soudan où elle travaillera longtemps dans des conditions très risquées, la région étant en perpétuelle guerre. Elle y est même blessée lors d'une danse un peu vive qu'elle filmait de trop près. Les Noubas sont une tribu où l'on vit encore nu, peints dans des couleurs magnifiques ou enduits de blanc. Les guerriers y ont des corps splendides. Elle réalise quantité de reportages, d'une beauté formelle extraordinaire, puis sur les Noubas de Kau avant que ces tribus ne soient rattrapées par la modernité. On a parfois dit qu'elle retrouvait chez les Noubas la beauté des corps des JO de 1936. Disons qu'elle continue sa quête de la perfection de manière remarquable.

Son talent est d'ailleurs de plus en plus reconnu. Le Japon lui consacre plusieurs rétrospectives et elle y devient une star. Mick et Bianca Jagger la prennent comme leur photographe officielle. Elle fréquente Andy Warhol à la factory.

En 1972, à 70 ans, elle commence sa dernière vie: celle de plongeuse sous-marine. Elle passe son brevet à Mombasa en trichant sur son âge. Comme septuagénaire, elle ne pouvait obtenir sa licence, elle trafique son inscription pour faire croire qu'elle n'a que 50 ans.

Aujourd'hui elle plonge toujours, après avoir fait toutes les mers et plongé plus de 2000 fois, de la Mer Rouge aux Maldives et des Seychelles à la Papouasie, toujours fascinée par la beauté de ce monde du silence. Devenue doyenne des plongeurs, elle aime cette sensation d'apesanteur qui calme ses douleurs au dos, elle adore l'esthétisme des couleurs et des formes.

De ces milliers d'heures passées sous l'eau, elle a tiré des albums et un film,"Impression sous-marine´, qu'Arte a diffusé il y a semaine dans le cadre d'un Théma spécial consacrée à l'artiste. "Devant mes images, je veux qu'on dise que c'est magnifique.´

En l'an 2000, se rendant une nouvelle fois chez ses chers Noubas à bord d'un hélicoptère, celui-ci fit une chute de quinze mètres tuant le pilote, mais elle en sort seulement blessée. Son incroyable énergie au profit d'une recherche effrénée de la beauté parfaite, lui a sans doute permis de traverser tout le siècle. Sans qu'on sache comment un tel talent, une telle énergie a pu se mettre à ce point au service de la pire des horreurs. Leni Riefensthal nous aura au moins appris à nous méfier de l'esthétisme pur qui néglige toute éthique.

© La Libre Belgique 2002

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