Le retable d'Issenheim: chef-d'œuvre absolu et sidérant
Le musée Unterlinden de Colmar possède le chef-d'œuvre de Grünewald, qui a subjugué les grands artistes du XXe siècle. Le musée a été entièrement restauré et agrandi par les architectes Herzog & de Meuron. On y découvre bien d'autres merveilles, de Martin Schongauer à Monet et Picasso.
- Publié le 25-12-2015 à 17h12
- Mis à jour le 27-12-2015 à 14h56

"Là, dans l'ancien couvent des Unterlinden, il surgit dès qu'on entre, farouche, et il vous abasourdit aussitôt avec l'effroyable cauchemar d'un calvaire, avec ses buccins de couleurs et ses cris tragiques, avec ses violences d'apothéoses et ses frénésies de charniers. C'est comme le typhon d'un art déchaîné qui passe et vous emporte."
Le romancier Joris-Karl Huysmans a écrit des pages enflammées qui évoquent sa rencontre avec le retable d'Issenheim dans "Trois Primitifs" en 1905. Il n'est pas le seul. Tous les artistes du XXe siècle qui l'ont découvert restèrent marqués par la qualité picturale de l'œuvre, la richesse des couleurs employées et l'expressivité des scènes et des personnages : Otto Dix, Max Beckmann, Picasso, Ernst, Bacon, Pollock, Tinguely… Jusqu'à Berlinde De Bruyckere, qui a la reproduction du retable dans son atelier, et à l'artiste français d'origine algérienne Adel Abdessemed, qui a repris en 2012 le corps supplicié du Christ mais tressé avec du fil de fer barbelé et ponctué de doubles lames tranchantes comme des rasoirs, le matériau utilisé dans le camp de Guantanamo !
Un polyptyque monumental
Ce chef-d'œuvre reçoit aujourd'hui un nouvel écrin, seul dans la chapelle, pour être admiré comme jamais, dans un musée entièrement rénové et agrandi par les grands architectes Herzog&de Meuron (lire ci-contre). Ceux du stade en nid d'hirondelle de Pékin, du Schaulager à Bâle et de la Tate Modern (le 17 juin, on inaugurera la nouvelle aile monumentale de la Tate qu'ils ont construite).
Ce polyptyque monumental a été peint par Matthias Grünewald et sculpté par Nicolas de Haguenau entre 1512 et 1516. Il est composé de sept panneaux de bois de tilleul et de dix sculptures illustrant plusieurs épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine l'ermite, patron de la commanderie d'Issenheim (à 20 km de Colmar), fondée vers 1300 par l'ordre hospitalier des Antonins.
On y venait alors de loin se faire soigner d'une maladie redoutable, le "feu sacré de Saint-Antoine", lié à l'ingestion d'ergot de seigle, un champignon qui se développe dans certaines conditions climatiques. La maladie peut entraîner un rétrécissement des vaisseaux sanguins, l'éclatement de pustules et la nécrose des membres. Sur un panneau du retable, on voit un malade écroulé, tenant un moignon misérable.
Le prix exorbitant du salut
Les Antonins servaient aux malades le "saint-vinage", un breuvage dans lequel les religieux avaient fait tremper les reliques de saint Antoine. C'est aussi à Issenheim qu'on venait pour être amputé des membres gangrenés.
Le retable était généralement fermé et on ne voyait que la monumentale crucifixion avec le Christ en croix, le corps noueux, ravagé par les épines et les coups de la flagellation. Il n'est que purulence. Les pieds et les mains fortement agrandis ne sont que chairs souffrantes, les mains convulsées sont dressées vers le ciel comme des prières.
A cette époque, régnait une vraie passion pour la Passion. On vendait des livres et des images rappelant le sacrifice du Christ. Le crucifié de Grünewald exprimait le prix exorbitant du salut. L'image devait terrifier les malades, mais aussi les conforter dans leur communion avec le "Sauveur", dont ils partageaient les souffrances. Au-dessus de saint Antoine, un diable casse les vitraux et s'apprête à attaquer le saint. Le fond est noir afin de faire ressortir l'essentiel.
Monstres et démons
Comme les retables allemands de cette époque, il était composé de plusieurs volets articulés, qui s'ouvraient pour les fêtes et pour les malades. On admirait d'abord un ensemble avec l'Annonciation et la Résurrection, mêlée à l'Ascension dans un même mouvement vertical, et peinte dans un incroyable halo de lumière aveuglante. La contemplation du retable devait participer au rétablissement des malades en leur offrant réconfort et consolation par l'espoir de la guérison transmis par la scène de la Résurrection.
On pouvait ouvrir encore le retable pour atteindre le cœur, réservé aux reliques du Saint, avec de grandes sculptures de bois polychromes de Nicolas de Haguenau, artiste plus "sage" que Grünewald. De part et d'autre, on découvre les derniers volets de Grünewald : saint Antoine dans le désert imaginaire de la Thébaïde et, à droite, saint Antoine jeté à terre par des démons, une profusion de monstres que ne renierait pas Bosch.
Basculement
J.K. Huysmans fut fasciné par le petit être malade de la "Tentation de Saint Antoine" : "Est-ce une larve, est-ce un homme ? En tout cas, jamais peintre n'a osé, dans le rendu de la putréfaction, aller si loin. Imaginez un corps boursouflé, modelé dans le savon de Marseille blanc et gras marbré de bleu, et sur lequel mamelonnent des furoncles et percent des clous. C'est l'hosanna de la gangrène, le chant triomphal des caries !"
Cet immense retable est l'œuvre de Mathias Grünewald, né entre 1475 et 1480 et mort en 1528. Un peintre longtemps mystérieux, mais qui fit la charnière entre la fin du Moyen Age et la Renaissance, dans ce basculement du siècle où toute la vision du monde changea.
Un tout nouveau musée
Le 12 décembre, après trois ans de travaux et 43 millions d'euros dépensés, le musée Unterlinden, créé en 1853 dans un ancien couvent sécularisé, a rouvert ses portes. Il a doublé sa surface d'exposition en passant à 8 000 m2. François Hollande l'inaugurera officiellement le 23 janvier, en même temps qu'une première exposition temporaire. Le nombre de visiteurs annuels devrait bondir de 200 000 à 350 000.
L'extension du musée a été possible grâce à la récupération de l'ancienne piscine, située de l'autre coté de la place et dont l'activité s'est arrêtée en 2003. Herzog & de Meuron ont eu l'idée de construire, à côté de cette dernière, une aile contemporaine avec des façades de briques irrégulières cassées à la main. Ils ont relié ce nouvel ensemble à l'ancien cloître par une longue galerie souterraine, sous la place, qui sert aussi de salle d'exposition.
Ils ont agi tout en finesse, préservant le site tout en y ajoutant une architecture contemporaine (escaliers en colimaçons, lumière, salles de l'aile neuve).
Le musée Unterlinden est désormais constitué de deux ensembles en miroir qui se font face de part et d'autre de la place Unterlinden, reliés par cette galerie. D'un côté, le couvent médiéval, avec la chapelle, le cloître ouvert, un jardin et une fontaine. De l'autre côté, le nouveau bâtiment d'exposition, une cour et les anciens bains qui abritent les bureaux, une salle événementielle, la bibliothèque et le café. Au-dessus de la galerie, au milieu de la place, une petite maison permet d'apercevoir l'intérieur de la galerie souterraine en contrebas.
Tapisserie de "Guernica"
Le parcours propose un survol de 7 000 ans d'art. Dans l'ancien couvent, il ne faut pas manquer la salle spéciale consacrée au grand peintre et graveur Martin Schongauer (1445-1491) et d'admirer "la Mélancolie" de Cranach. Cette première partie culmine avec le Retable, exposé dans la chapelle.
On descend alors par l'escalier en spirale dans la galerie pour la transition vers le XXe siècle, avec Rodin, Soutine, Bonnard, Monet et on débouche sur l'aile neuve Ackerhof. On y admire une des trois versions en tapisserie du "Guernica" de Picasso, un ensemble Dubuffet, mais aussi Hartung, Poliakoff, Dix, Hantaï, Arp, Nicolas de Staël dans des salles menant à une vaste "nef" contemporaine. Des expos temporaires sont prévues dans l'aile neuve : dès le 24/1, "Agir, contempler", et, en octobre, "Otto Dix et le Retable".
Musée Unterlinden, Colmar. Ouvert de 10 à 18h, fermé le mardi. Rens.: www.musee-unterlinden.com