Magnifique rétrospective Francis Picabia
A la Kunsthaus de Zurich et puis au MoMA à New York, une grande exposition et une monographie rendent justice à un des géants du XXe siècle, multiple, désarçonnant, souvent génial. Maître des dérapages et des changements de styles, il inspire nombre d'artistes d'aujourd'hui.
- Publié le 26-07-2016 à 14h14
- Mis à jour le 26-07-2016 à 15h10

A la Kunsthaus de Zurich et puis au MoMA à New York, une grande exposition et une monographie rendent justice à un des géants du XXe siècle, multiple, désarçonnant, souvent génial. Maître des dérapages et des changements de styles, il inspire nombre d'artistes d'aujourd'hui.
La Kunsthaus de Zurich profite du centième anniversaire de la naissance de Dada au café Voltaire à Zurich pour présenter une exceptionnelle rétrospective de toute l'œuvre de Francis Picabia (1879-1953). Celle-ci ira ensuite au MoMA à New York et une remarquable monographie de l'artiste est éditée à cette occasion par le Fonds Mercator.
Picabia retrouve ainsi sa place dans l'histoire de l'art, aux côtés des plus grands comme Picasso, Duchamp et Breton. Il a fallu du temps pour qu'il en soit ainsi car l'oeuvre de Picabia est volontairement désarçonnante, multiple, provocatrice, pleine de volte-face, de dérapages et de carambolages. Dès qu'il était "installé" dans un style, il en changeait brusquement, quitte à déplaire à ses "clients". En 1923, il disait : "Ce que j'aime, c'est inventer, imaginer, fabriquer à chaque instant avec moi-même un homme nouveau, puis l'oublier, tout oublier. "
Picabia fut loué à son époque pour ses périodes abstraite et dadaïste mais les styles qu'il développa successivement à partir des années 30, ne trouvèrent un écho vraiment favorable que ses trente dernières années quand on y a vu l'annonce de tout ce que deviendra l'art contemporain. On ne compte plus les artistes actuels qui avouent une dette à Picabia : Damien Hirst et ses "dots", Jeff Koons, Maurizio Cattelan, Peter Fischli, Mike Kelley, Betrand Lavier, Albert Oehlen et les "transparences" de Picabia, la "bad painting". Ses nus apparaissent comme précurseurs du Pop art. On le qualifie de "pré-postmoderne". Chris Dercon, directeur de la Tate Modern, écrivait en 1997, que l'art de Picabia témoignait d'une rupture prophétique avec la vision moderniste du progrès à travers l'innovation formelle.
L'exposition et la monographie permettent de confronter cela avec l'œuvre elle-même.

(Udnie (Jeune fille américaine; danse), 1913 © 2016 ProLitteris, Zurich)
Mariage comique
Le parcours est essentiellement chronologique et montre, dès le début, le talent de caméléon de Picabia. Tout jeune, il vend avec succès des tableaux impressionnistes ou pointillistes directement inspirés de Sisley, Pissaro ou Monet. Il y fait preuve d'un grand talent. Il a raconté avoir alors recopié aussi des tableaux impressionnistes que possédait son père pour vendre les originaux au profit de sa collection de timbres et les remplacer-ni vu, ni connu- par ses copies !
Mais tout cela restait trop décoratif à son goût et il se prend de passion pour la cubisme et se retrouve en 1913, à la première édition de l'Armory Show à New York où il rencontre l'influent galeriste Alfred Stieglitz. Il réalise alors d'énormes tableaux (une des révélations de l'exposition), "orphique cubistes", ne représentant qu'eux-mêmes, formes enchevêtrées, dynamismes, fêtes des couleurs. Il leur donne des noms aussi étranges que "Edtaonisl" ou "Mariage comique".
Revenu en Europe après la Première guerre mondiale, il se lance dans Dada grâce à son amitié pour Tristan Tzara, cofondateur du mouvement. C'est une période incroyable de créativité tous azimuts, d'auto-dérision, d'humour potache, de renversement des codes. C'est alors qu'il réalise, à l'instar de Duchamp, ses célèbres peintures "mécanomorphes" où une femme peut par exemple être assimilée à un dessin de pièce mécanique. Pour réaliser "L'enfant-carburateur" ou "La parade amoureuse", il puise ses références dans les dessins scientifiques vus dans le magazine "La Science et la Vie". Picabia se révèle aussi poète, graphomane, chef de bande (il réunit tous ses amis sur le tableau "L'oeil cacodylate").
Déjà à cette époque, il peut mêler à ses oeuvres mécanistes des dessins académiques et kitsch comme les "espagnoles".

(La Nuit espagnole, 1922 © 2016 ProLitteris, Zurich)
"Je suis vivant"
L'exposition rend un hommage particulier au film "Entr-acte" de René Clair dont il fut scénariste et acteur. Une fantaisie totalement déjantée avec un casting d'enfer : Erik Satie, Duchamp, Man Ray, Picabia.
Mais bientôt il rompt avec Dada. Toujours provocateur, il disait : "Ce qui me ferait le plus plaisir ce serait de pouvoir inventer sans peindre. La facture d'un tableau ne m'amuse guère et la peinture m'ennuie".
Il ne fera alors plus qu'inventer de nouvelles formes qui feront florès bien plus tard et jeter aux orties les catégories toutes faites d'art noble, art populaire, art novateur ou art académique. Il ajoutait : "Je ne suis ni peintre, ni littérateur, ni Espagnol, ni Dada, je suis vivant ". Ou encore (c'est le titre de l'expo et du livre) "Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de direction ".
Il ajoute à ses tableaux des cure-dents et des allumettes, ou alors, il s'inspire de chromos en cartes postales pour en faire des tableaux "Monstres". Ou il peint avec du Ripolin utilisé d'ordinaire pour peindre des bateaux. Il invente encore les "Transparences", repeignant au-dessus d'un premier tableau avec un sujet totalement différent créant des associations libres psychanalytiques.
Pendant la guerre 40-45, il revient à la figuration la plus classique (on le lui reprochera, lire ci-contre), mais il annonce le Pop art avec ses "pin-ups" tirées de magazines de charme. Après la guerre, il revient à l'abstraction et des quasi monochromes (ses "points") ou alors, retourne à l'esprit de Dada, toujours rétif à être placé dans une case, sapant les jugements a priori.
On sort de l'exposition avec le tournis d'avoir côtoyé un artiste qui toute sa vie a roulé à toute allure, bousculant tout sur son passage. Revoir son œuvre, c'est réinterpréter l'histoire de l'art du XXe siècle et la rendre plus complexe et plus imprévisible que jamais.
"Francis Picabia, une rétrospective", Kunsthaus Zurich, jusqu'au 25 septembre. Au MoMA à New York du 20 novembre au 19 mars.

(Printemps, env. 1942-1943 © 2016 ProLitteris, Zurich)
Le "rastaquouère"
Francis Picabia est né à Paris en 1879 et mourut à 74 ans dans la même ville et la même maison. Mais, entretemps, que de voyages, de passions et d'aventures artistiques pour celui qui se moquait parfois de lui-même en se disant un "rastaquouère". Il a grandi dans un milieu aisé et bénéficia toute sa vie d'une fortune personnelle. Il fréquenta l'école du Louvre aux cotés de Georges Braque et Marie Laurencin. Joyeux fêtard, fanatique de voitures rapides (il en a collectionné plus de 120), il aimait le jeu et surtout, les femmes. Ce qui lui vaudra quelques ennuis. En 1918, il essuie des coups de feu d'un mari cocu.
Sa liaison et son mariage à la veille de la guerre, avec la Suissesse germanophone Olga Mohler sera retenu comme élément à charge contre lui, soupçonné d'avoir été trop passif devant l'Occupation et la France vichyste. Il s'était replié alors sur la Côte d'Azur, y organisait des fêtes, peignait des femmes nues. On lui reprocha aussi des propos antisémites et ses grands tableaux réalistes peints durant la guerre, avec parfois des sujets aussi délicats que "Juif errant", ont pu sembler une allégeance au retour à l'ordre de la peinture prôné par les Nazis. Au point qu'il fut brièvement incarcéré à la Libération avant d'être relâché sans condamnation.
En réalité, Picabia n'était d'aucun parti, pas même le sien, pratiquant l'autodérision et consacrant sa vie à une recherche permanente pour se réinventer lui-même.
Francis Picabia, Fonds Mercator, 365 pp., 54,95 euros
Et "Album Picabia", les souvenirs de sa femme, Olga Mohler Picabia, Fonds Mercator, 39,95 euros