Picasso, cet étranger stigmatisé et si génial
Annie Cohen-Solal a révélé comment la France n'a pas voulu naturaliser Picasso, "l'étranger".

- Publié le 14-01-2023 à 12h10

"Un étranger nommé Picasso" est le titre du livre enquête qui a valu à Annie Cohen-Solal le Prix Fémina de l'essai en 2021 (Fayard). Elle montre comment Picasso se vit refuser la naturalisation française et fut toute sa vie un étranger. Elle était de passage à Bruxelles au musée des Beaux-Arts en marge de la belle exposition Picasso et l'abstraction qui continue jusqu'au 12 février.
On fête cette année les 50 ans de la mort de Picasso le 8 avril 1973 à Mougins. On annonce 42 expositions, une idolâtrie !
Pourtant, en France, on ne se rend pas du tout compte de ce qui s'est passé dans la vie de Picasso et que j'ai expliqué dans mon livre. On croit tout savoir d'un artiste par rapport auquel il y a de l'excès dans les œuvres comme dans l'admiration et pourtant il y a des angles par rapport auxquels il était radicalement méconnu. C'est cela qui m'intéressait dans mon livre. Certes, la figure de Picasso fut vite écrasante. Alfred Barr directeur du MoMA le disait en 1939 : "Jamais, on n'a autant écrit sur un artiste". Et depuis, ça s'est développé de manière exponentielle. Pourtant jamais il n'a pu acquérir la nationalité française, rejeté car étranger à une époque où la France connaissait des vagues de xénophobie. Chaque fois, il a tenu le coup, et il a gagné. Il était arrivé en France par l'entrée pouilleuse. Le Bateau-lavoir était pouilleux. Il est arrivé dans la banlieue des bidonvilles et était stigmatisé car il vivait là. La police française analysait le statut des étrangers en fonction de leur nom et du lieu où ils habitaient, c'était le délit de sale gueule.
Vous dites que par son histoire d'étranger stigmatisé, sa vie déborde au XXIe siècle et éclaire d'une certaine manière nos crises migratoires actuelles.
Il a vécu une stigmatisation durant 50 ans et ne s'est jamais plaint. Il a trouvé les outils extraordinaires pour naviguer dans les interstices de la société française. C'est un modèle pour aujourd'hui. Il fut stigmatisé comme étranger, soi-disant d'extrême gauche, et parce qu'il était d'avant-garde. Les deux institutions majeures de la France d'alors, la police et l'Académie des Beaux-Arts, vont l'évincer. Dans l'entre-deux-guerres, il fut célèbre partout dans le monde, encensé, riche, mais en France il restait méconnu et invisible. Sans la dation au musée Picasso, on n'aurait rien de lui ! On lui a refusé la naturalisation quand il l'a demandée en 1940 et quand Pompidou la lui a proposée bien plus tard, il a refusé, il s'en fichait.

Pourtant il est toujours resté en France ?
Car il y avait ses familles, ses amis. Il y avait construit sa vie mais ne se sentait pas défini par la France. Son identité était à l'intérieur de lui. Il a toujours été profondément un cosmopolite. Il avait l'identité d'un génie, un sens de l'immortalité.
Fut-il le plus grand artiste du XXe siècle ?
Je ne raisonne pas dans ces catégories. Il cassait les codes, il repérait des tendances, était un agent de transformation sociale à de très nombreux titres. Plus il vieillissait, plus il était créatif. Il devint même un grand poète alors qu'il baragouinait encore à peine le français. Parmi les artistes qui aujourd'hui s'intéressent le plus à Picasso il y a les musiciens de rap. Il stimule les créatifs. Il y avait chez lui cette recherche toujours en éveil, rien n'était jamais acquis. Il n'était pas dans l'aboutissement, il était toujours dans le voyage. Je peux comprendre l'agacement devant tant d'expos Picasso quand elles sont trop formelles, devant un homme si puissant. Mais ce qui m'intéresse, c'est qu'il est devenu un artiste global qui a réussi à irriguer le monde malgré 50 ans de marginalisation. Cela pose une question intéressante : l'œuvre de Picasso aurait-elle été la même s'il n'avait pas connu ces stigmatisations ? La réponse est non. Si en 1920, par exemple, il travaille avec les Ballets russes, c'est qu'alors il n'avait pas d'autres choix. Je vois un homme qui invente tout le temps, ne se répète jamais. Il y a des artistes qui veulent plaire aux goûts présumés du public, et d'autres comme Rothko, comme Rembrandt à la fin de sa vie, comme Picasso, qui se foutent pas mal de ce qu'on attend d'eux. Ce qui m'intéresse chez lui, c'est qu'il ne se laisse pas définir par le regard de l'autre.
Après MeToo, on s'intéresse au comportement jugé prédateur, de Picasso à l'égard des femmes.
C'est une très bonne question, je suis moi-même une féministe. Mais il faut des preuves, pas des ragots. Il y a eu effectivement beaucoup de femmes dans la vie de Picasso. Chaque artiste a eu une muse. Les plus belles œuvres sont souvent guidées par la libido. On ne peut pas rejeter la fonction du désir dans l'art. Mais Picasso ne fut pas Harvey Weinstein ! Il a choisi des modèles, les a aimés, admirés, célébrés. Il fut peut-être un prédateur psychologique, mais comment juger les limites de ce genre de relations ? La relation de Picasso avec les femmes est passionnante. Prenez sa mère, car derrière tout génie, il y a une mère puissante. Les lettres de la mère de Picasso sont bouleversantes. Chaque fois, elle lui disait qu'elle l'aimait et l'admirait. Pendant 40 ans, il y eut 4000 lettres d'elle. Comme les lettres entre Picasso et Gertrude Stein. La question MeToo est très bonne mais Picasso n'est pas l'archétype de l'homme à abattre.