Où sont les femmes? Se poser la question, c'est saisir le problème du musée
Une expo, à Lille, en forme de question, nous enjoint à examiner la place des femmes dans l'histoire de l'art. Un propos neuf sur les collections de musée, qui prouve la vitalité de la recherche, et instille une nouvelle manière de penser la culture.

- Publié le 01-12-2023 à 14h06
- Mis à jour le 01-12-2023 à 14h11

"Elles portent un blouson noir, elles fument le cigare, ont parfoiiiis un enfannnnt"… Patrick, oui, on te cite car on pense à toi quand on lit tout haut le titre de la nouvelle expo au palais des Beaux-Arts de Lille, mais, bon, c'est surtout à cause de l'obsession que crée ta chanson aux litanies suraiguës.
Pour le reste, les paroles disco de Patrick Juvet de 1977 ont l'air passablement à côté de la plaque, le chanteur s'émeuvant de ne plus trouver les femmes diaphanes et graciles, qui pleuraient joliment, et préféraient, je cite, "aux motos, les oiseauuuux".

Donc, on enlève sa veste à paillettes et on entre de plain-pied dans les collections permanentes du musée lillois en compagnie des deux commissaires de l'expo, Alice Fleury, directrice des collections, et Camille Belvèze, commissaire du patrimoine.
Au départ, la question de savoir où on peut trouver des filles est des plus légitimes. En effet, sur 3 000 œuvres exposées dans ce musée des beaux-arts, 12 sont signées par des femmes. On se dit alors que, peut-être, c'est la faute à "pas de chance", que ce faible pourcentage de représentation des femmes aux cimaises d'un sérieux musée de France (0,4 %) est dû à un malheureux accrochage non représentatif. Mais quand on énumère les réserves du musée, on se rend compte que la question est, plus que légitime, indispensable.
Sur les 60 000 œuvres possédées par le musée, 135 sont œuvres de femmes. Soit 0,25 % de femmes artistes dans l'ensemble des œuvres d'art du musée de Lille. Certes, une partie des œuvres qui précèdent la période de la Renaissance ne sont pas signées, mais l'anonymat de l'art à la fin du Moyen-Âge ne nous aide pas à faire connaître les femmes artistes, qui souvent, en plus, signèrent sous des noms d'hommes, pour faire œuvre.
"Sur 3 000 oeuvres exposées dans ce musée des beaux-arts, 12 sont signées par des femmes. Sur les 60 000 oeuvres possédées par le musée, 135 sont oeuvres de femmes".
"La représentativité des femmes dans le catalogue collectif des collections des musées de France 'Joconde' s'élève à 6,6 % des artistes de la base de données, avec 4 % du nombre d'œuvres. Ces pourcentages de juillet 2021 n'en sont pas moins supérieurs aux chiffres connus pour la seconde moitié du dix-neuvième siècle. En France, elles étaient alors 3.818, soit 1,74% des artistes répertoriés..."
"Dans les collections du musée d'Orsay (environ 150 000 œuvres) ne figure qu'un seul autoportrait féminin, et 7 % seulement des 4 463 artistes seraient des femmes, dont quelques poignée d'œuvres sont exposées en permanence. Et sur les plus de 35 000 œuvres exposées au Louvre, on ne trouve qu'une petite trentaine de femmes peintres".
Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? C'est aussi la question de l'essai – paru quelques années avant ma chanson de Patrick, en 1977 − de l'historienne de l'art Linda Nochlin, qui précise, de suite, pour son lectorat, que "c'est une question bête !"
Faire attention à la question qu'on pose
Bien sûr qu'il y a eu de grandes artistes femmes, mais pas facile d'en citer, elles n'ont pas été rendues à la postérité et surtout, leur vie en tant qu'artistes a été compliquée, avec, pour raison première, leur genre. Notamment, mises à l'écart de la principale compétence technique qu'il faut maîtriser pour devenir artiste, "le dessin d'après modèle nu, interdiction installée de la Renaissance jusqu'à l'extrême fin du XIX e siècle", pour des raisons de moralité.
Pourquoi pas de grandes artistes femmes donc ? "La faute n'incombe pas à nos cycles menstruels ou notre vacuité intérieure mais bien à nos institutions et notre éducation – l'éducation englobant ici tout ce qui nous arrive dès lors que nous naissons à ce monde de symboles, de signes et de signaux", martèle Linda Nochlin.
D'autant que la penseuse signale que répondre à la question de façon littérale, c'est mordre à l'hameçon de la fausse question. Qui décide de ce qui est grand ? Si ce qui est grand est ce qui est connu, on comprend alors que l'absence féminine dans les musées constitue une double peine. Si elles ne sont pas exposées, c'est sûrement parce qu'elles font des croûtes – le doute est installé. L'expo lilloise se propose donc d'enquêter sur les raisons de ce déséquilibre immanquable à l'œil.

Comment devenir artiste sans formation ?
Les femmes n'ont pas accès aux écoles d'art jusqu'à l'extrême fin du XIXe siècle. Et celles qui désirent devenir artiste doivent évoluer dans un cercle familial proche des arts : il faut avoir un père artiste ou un mari. Certaines travaillent aux côtés de l'époux et forment les jeunes femmes. C'est le cas de la grande portraitiste Adèle Romany formée dans l'atelier du peintre Jean-Baptiste Regnault, mais par l'épouse de celui-ci (dont on ne retrouvera pas l'identité, d'ailleurs). À noter, nombre de parcours de femmes artistes sont tout simplement interrompus pour cause de mariage, ou plus cruellement, de mort en couches.
Assez rare pour être mentionné, des artistes femmes cherchent à ne pas fondre sous leur statut d'épouse. Jacqueline Comerre-Paton, 'femme de' aussi, – décide, chose rare, de signer en tant qu'artiste avec le nom de sa mère.
"Il en va de la littérature comme de la vie, et même lorsqu'une femme s'engage pleinement dans une carrière artistique, on attend d'elle qu'elle abandonne tout au nom de l'amour et du mariage".

Qu'est-ce qu'elles n'ont pas le droit de faire ?
Les interdits aux femmes artistes expliquent aussi la manière dont leurs travaux nous parviennent. Pas de peinture historique, pas de toile religieuse, pas de grands formats : autant d'œuvres qui, souvent, gagnent leur postérité aux murs des musées. Les tableaux peints par les genres picturaux accessibles aux femmes sont dont moins vus, moins étudiés, moins connus. Les plus petits formats de toile (natures mortes, paysages…) se retrouvent dans les intérieurs domestiques, étiquetés du statut de peinture décorative.
Sans faire de mauvais jeux de mots, on a "souvent cantonné les femmes à la reproduction" précise Alice Fleury, commissaire, en pointant du doigt les œuvres de Rose Maireau, élève de Corot, dont on garde la mémoire pour ses repros lithographiées, son travail à elle faisant pourtant preuve d'une sensibilité singulière.
Certaines femmes cherchent à casser les codes, on pense à la sculptrice Marguerite de Bayser-Gratry (1881-1975) connue pour sa technique de la taille directe, médium que l'on croit dévolu aux hommes. Dans le même esprit, on découvrira que la sculptrice Marguerite Cousinet (1886-1970) posait en bleu de travail pour dire un métier physique qu'elle ne craignait pas. Histoire de tordre le cou, comme c'est le cas, pour les 75 parcours d'artistes exposées à Lille, aux clichés de genre, qui vivent mal la confrontation à la recherche scientifique.
⇒"Où sont les femmes. Enquête sur les artistes femmes du musée". Au Palais des Beaux-Arts de Lille, jusqu'au 11 mars 2024. Entrée de 4 à 7 euros. Gratuit tous les premiers dimanches du mois. Infos : https://pba-opacweb.lille.fr
⇒ Le musée de Lille propose, en parallèle de l'expo un parcours inédit à travers les collections permanentes intitulé "Regards d'hommes, images de femmes", qui revient sur une certaine représentation du féminin dans l'art.
⇒ Et si on visitait aussi le musée de Lille par le prisme du cancer du sein, à laquelle l'institution a voulu sensibiliser en éditant un parcours de visite qui met en évidence les personnages féminins des œuvres muséales.