Reguera : lumière, matière, profondeur
Espagnol de Segovia, le peintre Alberto Reguera revient à Bruxelles après 14 ans d'absence. C'est à la Galerie Faider que se déroule l'événement. Du rez-de-chaussée à l'étage, tout n'est que sublimation de la couleur.
- Publié le 14-01-2025 à 14h03

Luxe, calme et volupté. Couleurs et matières. Symphonie et chant du monde. Chant des profondeurs et d'abysses peut-être inconnus mais révélés, tonifiés, dispensés par un artiste qui, s'il est peintre d'abord, est aussi l'installateur d'espaces en collusion autant avec l'assise picturale de ses démonstrations murales qu'avec une ferveur sculpturale qui l'incite à briser les codes (C'est à voir et méditer au premier étage de la galerie). L'incite à se répandre, corps et biens, dans une aventure tout terrain. Celle-là même qui lie et oblige l'être humain quand il se focalise par rapport à des lieux qu'il s'approprie et redéfinit selon sa propre définition et sa perception de l'amplitude spatiale.
Après une heureuse intervention au Musée Thyssen-Bornemisza, lorsqu'il y fit chorus avec les tableaux d'un peintre baroque hollandais du XVIIe siècle, Reguera s'est vu confier d'autres aventures muséales à Hong Kong, Ségovie, Pékin ou Madrid. Mais, bien plus important et convaincant à ses yeux, il a surtout développé un art personnel qui loin de se satisfaire de redites, se focalise autour d'avancées plastiques de mèche avec une orientation plus contemporaine de sa démarche. Une démarche riche en essais divers : autour de la couleur, du format et de l'épaisseur des peintures, de l'improvisation de celles-ci au cœur de ce qui, sans ses interventions, aurait pu n'être que salon peu ou prou enrichi de faveurs.
De 2013, sa toile Algunos trazos etéreos (Que l'on pourrait traduire Quelques traces de la chute) est emblématique de son art de trancher dans le vif sans jamais perdre le nord. Blancs variables et noirs profonds s'y conjuguent sans hiatus, superbement.

Aujourd'hui, Reguera, 64 ans, ne craint pas de personnaliser ses réalisations sur toutes leurs faces. Cubiques ou rectangulaires, peu importe, les peintures de ce créateur rebelle aux ukases de la normalité chantent des oratorios vus de face, de profil, toutes variantes géométriques et accidents matiéristes au rendez-vous de ses lubies sourdes aux fragilités.
Intitulée La couleur physique, l'exposition d'Alberto Reguera à la Galerie Faider ne craint pas de brutaliser et, partant, d'émouvoir le regard par des protubérances organiques et chromatiques à déceler sous l'épaisseur des couches de pigments.
Variations, toujours subtiles, autour des chromatismes et du matiérisme ambiants, cette exposition témoigne du chemin parcouru par Reguera depuis son intervention à l'antenne bruxelloise de l'Institut Cervantes – c'était en 2011. Ses peintures en expansion, ses abstractions, mais aussi ses peintures sans quasi de matières, sa science des volumes, ses tentatives vers la monochromie font de cet univers, apparemment déjanté et musclé, mais aussi maîtrisé et sublimé par la constance du regard intérieur sur les réalités de la peinture, réjouissent l'amateur complice d'un artiste qui va au charbon comme le taureau est attiré par la muleta du torero.
Un art musclé

Alors qu'au dehors, l'air froid d'un hiver tentaculaire semble réglé par un brouillard sans aménité pour l'individu, à l'intérieur d'une galerie accueillante et fervente, l'art d'Alberto Reguera, musclé, forgé par une volonté aussi intrépide qu'emplie d'allant quand il s'agit de dire au monde qui l'on est et où l'on va, réchauffe et colore notre imaginaire par d'inlassables incursions dans notre univers mental, rappelant au passage que la culture et l'art sont aussi nécessaires à l'être que l'eau et, peut-être, le vin. Tout bénéfice pour lui et pour nous, Alberto Reguera n'est pas homme à s'arrêter en chemin. Il parcourt le monde, va à l'assaut de nouvelles expériences, de nouvelles rencontres, d'autres défis.
Cette constance lui aura permis de faire siens des tableaux et des mises en espace qui jugulent les difficultés et confient d'inlassables enchantements à nos enthousiasmes. Son art d'amplifier ses combats par de récurrents adjuvants sont bien de nature à réjouir ceux qui le suivent depuis plusieurs décennies.
Variations de verts amplifiés au fil d'un même tableau, générosité des épanchements comme des frémissements, jaunes, rouges ou bleus, en fusion explicite, dynamique, tonique à souhait, l'art de Reguera transfigure la lumière, explicite une monochromie sans monotonie, boursoufle nos consciences de valeurs enrichissantes. Point chez lui de suffisance. Modeste et expansif quand il s'agit de parler de peinture, Alberto Reguera donne, à qui veut bien l'entendre et l'approfondir, ce coeur à l'ouvrage qui est une vertu cardinale. Voici un peintre qui n'a pas peur d'aller à l'abordage de sa toile, car celle-ci le requiert plus que tout autre tourment. Il se bat avec elle et ce combat entre l'artisan et l'artiste est le plus beau qui soit. Il est le gage d'une expression unique, sans gratuité.
Tel que nous le connaissons et l'avons toujours connu, Alberto Reguera est un artiste qui, par la grâce de sa peinture, nous donne de lui une image sans feinte ni abandon de poste. Elle étincelle d'une ferveur qui doit tout à une personne digne, exemplaire. Son exposition à la Galerie de Véronique Menu et de Maxime Hallez est un cadeau d'une autre planète. Un cadeau, ô combien chaleureux au cœur d'un hiver si humide que, sans elle, il nous manquerait, ô combien, une chaleur réconfortante.

- Alberto Reguera La couleur physique Art contemporain Où Galerie Faider, 12, rue Faider, 1060 Bruxelles. www.galeriefaider.be et 02.538.71.18 Quand Jusqu'au 17 février, du mercredi au samedi, de 14 à 18h.