Igshaan Adams, souverain des "presque riens"
Entre performance, tissage, sculpture et installation, Igshaan Adams réincarne les traces et les restes.
- Publié le 25-02-2026 à 10h00

Dans sa froideur institutionnelle, le musée se contente trop souvent d'exposer des formes achevées, d'aligner des objets, de maintenir la distance, de reconduire des hiérarchies… Mais cette exposition de l'artiste Igshaan Adams (Le Cap, Afrique du Sud, 1982), intitulée Between Then and Now, inverse la logique. Présentée comme sa plus importante exposition, elle marque aussi l'étape la plus cruciale. Au programme ? Un langage visuel qui s'articule autour du soin et de l'attention à l'autre (le "care"), mais aussi autour de la guérison et du sens de la communauté. Cette exposition ne réclame donc pas seulement du regard, mais un engagement du corps, du toucher, de l'écoute, du temps long…
Une archéologie de la banalité
Ayant grandi sous les derniers feux de l'apartheid, Igshaan Adams porte en lui une géographie meurtrie qu'il change en orfèvrerie textile. Son œuvre est un instrument critique d'une précision chirurgicale, mais dont le scalpel serait fait de fil et de perles.
Entre ses mains, le tissage n'est pas une simple technique décorative héritée de l'artisanat : il est une surface de réparation où les frontières ethniques, sexuelles et religieuses sont patiemment détricotées pour être réinventées. Les matériaux qu'il convoque ne sont jamais neutres. Ils arrivent lestés d'une mémoire domestique, imprégnés de la sueur, de la poussière et des prières de ceux qui les ont côtoyés et utilisés. Ce sont des tapis de prière usés jusqu'à la corde, des chutes de linoléum, des breloques de plastique que l'on trouve dans les bazars populaires…
Igshaan Adams réincarne cette matière première en l'enveloppant de sa propre subjectivité, celle d'un homme ayant dû naviguer entre des identités multiples, souvent contradictoires. En transformant ces objets quotidiens en œuvres de grande envergure, il ne se contente pas de changer leur échelle. Il modifie leur statut ontologique. Le textile devient une peau, une membrane qui retient les traces des pas, les murmures des conversations et les stigmates des déplacements forcés. C'est une archéologie de l'intime qui vient heurter la grande Histoire, celle qui s'écrit avec des majuscules alors que l'on oublie trop souvent les êtres qui la composent.
Météorologie intime
Depuis dix ans, Igshaan Adams développe la métaphore du nuage. D'abord dessinés et griffonnés, ses nuages sont devenus des pièces de sculpture. Au cœur du parcours, suspendue dans la clarté zénithale du puits de lumière du Mudam pour lequel elle a été imaginée, l'œuvre Gebedswolke iii (Nuage de prières) agit comme un aimant spirituel. Ce nuage, d'une légèreté feinte, est un monde à lui seul. Il faut s'approcher, laisser ses yeux s'accoutumer à cette complexité arachnéenne, pour comprendre le geste et en mesurer la dimension politique. L'artiste transfigure l'ordinaire, métamorphosant des breloques, des bimbeloteries, des fils de fer et des disques métalliques en une constellation atmosphérique. Objectif non dissimulé : rendre désirables des restes, tout ce que les hiérarchies esthétiques écartent… L'artiste donne ainsi à ces petits ou presque "riens" – disqualifiés de toute logique marchande – la capacité d'occuper le devant de la scène. Dans le même temps, il désarme ceux qui décident de ce qui mérite ou non d'être regardé.

Ce que l'institution muséale s'efforce habituellement de balayer pour maintenir le mythe de l'espace immaculé et aseptisé (la poussière, les bouts de ficelle, les fragments de projets avortés…), Igshaan Adams le revendique comme le socle d'une cosmologie de la persistance. C'est une politique du minuscule, du patient, du persistant, qui s'oppose à la brutalité des formes définitives.
Un engagement du corps
Le geste peut-être le plus décisif et le plus subversif de l'exposition réside dans sa volonté de briser le tabou du toucher. En ouvrant le parcours par une installation d'échantillons textiles destinés à être manipulés, Igshaan Adams réintroduit le corps là où il est d'ordinaire proscrit.
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Le visiteur n'est plus un œil désincarné, un sujet de contemplation. Il devient une main qui éprouve. Cette invitation est doublée d'une dimension sonore essentielle : les enregistrements des conversations entre l'artiste et ses assistants bruissent dans l'espace. On y entend la vérité sociale de la création. Par ce dispositif, le musée cesse d'être un lieu d'interdits pour devenir un espace d'apprentissage sensoriel. Toucher n'est pas une attraction. C'est la condition pour comprendre ce que le textile fait au corps, et ce que le corps fait au textile. En outre, écouter les dialogues tout droit sortis de l'atelier, c'est reconnaître que l'œuvre est un processus collectif. L'artiste lui-même explique : "J'ai construit ma carrière sur l'improvisation du tissage. J'ai délibérément refusé́ de suivre une formation de tissage afin, précisément, de continuer à ne pas savoir et d'opérer, d'œuvrer, en partant de ce non-savoir. J'ai été mon propre maître et j'ai compris les choses par moi-même."
J'ai construit ma carrière sur l'improvisation du tissage. J'ai délibérément refusé́ de suivre une formation de tissage afin, précisément, de continuer à ne pas savoir et d'opérer, d'œuvrer, en partant de ce non-savoir. (Igshaan Adams)
Et l'on comprend que son "non-savoir" n'est pas une ignorance ou un manque de maîtrise, mais une disponibilité totale à ce qui advient. En opérant à partir de cette incertitude, Igshaan Adams empêche les normes de refermer la matière sur une seule interprétation. Mieux ! C'est tout un système qui vacille et, avec lui, le mythe de la maîtrise technique comme condition première d'une pratique artistique.

Délier les corps
À cette éthique du toucher répond une autre scène : les "impressions de danse", présentées pour la première fois dans un contexte muséal. Ces toiles ne sont pas peintes au pinceau, mais naissent du libre mouvement de performeurs dont les mains et les pieds déposent la peinture sur la surface. Commissaire de l'exposition (assistée d'Anaël Daoud), Florence Ostende explique : "Cette installation multicolore explore les capacités du corps à retenir ou à libérer les traumas, et traduit l'intérêt d'Adams pour les traces que certaines expériences peuvent laisser. Accrochées au plafond, les toiles abstraites forment une chorégraphie silencieuse, où le mouvement devient langage de libération."
Les toiles ne sont pas peintes au pinceau, mais naissent du libre mouvement de performeurs dont les mains et les pieds déposent la peinture sur la surface.
Ici, la couleur n'illustre pas le récit. Elle agit. Sans jamais sombrer dans le pathos, elle dit ce que les mots peinent à contenir : les silences de l'histoire et les douleurs de l'exil intérieur. En regardant ces toiles, on croit voir des fantômes s'évaporer, laissant derrière eux une trace chromatique comme ultime témoignage de leur passage.
Renverser la valeur
L'exposition culmine dans la monumentalité des tapisseries, à l'instar de Holy Terrain (2024). Ici, le coton, la ficelle, le plastique et la pierre s'hybrident pour composer des paysages d'une densité organique presque géologique. La commissaire poursuit : "Ces matériaux – qu'on peut considérer comme banals, insignifiants, bon marché – témoignent de l'expérience faite par l'artiste d'un système structuré par les divisions raciales de classe et de valeur. L'esprit et la mémoire qui imprègnent ici chaque fibre s'élèvent au-dessus de la valeur matérielle." Cette phrase attaque au cœur une logique qui classe les choses, et souvent les vies, selon ce qui "vaut".

Le titre de l'exposition, Between Then and Now, désigne alors l'intervalle comme un lieu d'action. Entre passé et présent, l'artiste fait de cet entre-deux un espace où les restes deviennent ressources, où la mémoire cesse d'être un poids. Igshaan Adams concentre en une phrase toute son ambition : "Je préfère de beaucoup imaginer combien le futur pourrait être beau, que comprendre combien fut sombre le passé." Ce n'est pas une fuite, mais bien le refus obstiné de laisser les échecs d'hier compromettre les réussites de demain… Et cela peut commencer par l'attention partagée portée aux traces, aux restes et à ces "trois fois riens" que l'on décide d'observer.
Igshaan Adams – Between Then and Now
Art contemporain Où Mudam Luxembourg – Musée d'Art Moderne Grand-Duc Jean Park Dräi Eechelen 3, L-1499 Luxembourg www.mudam.com Quand Jusqu'au 23 août, du mardi au dimanche de 10h à 18h (mercredi jusqu'à 21h).