Crepax et ses femmes de papier, unis pour l'éternité
"Nous nous sommes tant aimés, Valentina", à la galerie Martel, retrace, en planches, la carrière d'un des maîtres de la BD érotique.
- Publié le 27-02-2026 à 10h31

"Un ancien libraire est venu visiter l'exposition, l'autre jour, avec émotion, nous explique-t-on à la galerie Martel. Il nous a expliqué à quel point le personnage de Valentina l'a marqué, dans sa jeunesse. L'ado qu'il était et ses camarades s'arrachaient le premier album." Il faut dire que, au mitan des années 60, l'image féminine dans la BD belge est encore caricaturale et peu flatteuse, de la Castafiore à M'oiselle Jeanne. On imagine à quel point l'arrivée de cette Valentina venue d'Italie, peu après la Barbarella de Jean-Claude Forest, a constitué une révolution. Thierry Groensteen, historien, se remémore aussi la première fois qu'il fit la rencontre avec Madame Rosselli : "Les seins (plutôt menus) et les fesses (pleines et voluptueuses) de Valentina ne pouvaient manquer de faire forte impression sur le jeune homme que j'étais alors. Mais je me sentais aussi fortement interpellé par le regard de l'héroïne, ses yeux tour à tour plongés dans ceux du lecteur, tournés vers on ne sait quel abîme intérieur, baignés de larmes ou égarés par le plaisir."
Guido Crepax (né Crepas) a déjà 32 ans quand il dessine pour la première fois, dans la série de science-fiction Neutron, la silhouette fine de Valentina Rosselli, coiffée à la Louise Brooks, pour le nouveau mensuel italien Linus en 1965. Natif de Milan, diplômé en architecture – un point commun avec Milo Manara – il avait publié ses premières planches en 1959 pour Tempo Medico. Quant à Valentina, elle paraîtra en français au sein de Charlie Mensuel dirigé alors par Wolinski et dont la maquette est directement inspirée de Linus.
Cadence infernale
La BD italienne, c'est avant tout les fumetti, ces livres à couverture souple dans lesquels les auteurs dessinent à une cadence infernale. Les enfants de Guido Crepax gardent le souvenir d'un papa qui travaillait tout le temps, avant que la sclérose en plaques ne le contraigne à mettre fin à son activité en 1995 (il dira au revoir à sa principale héroïne en publiant Au diable, Valentina), maladie qui l'emportera en juillet 2003, à peine âgé de 70 ans.

Cette héroïne, l'une des toutes premières à bénéficier d'une série de bande dessinée, Crepax la fantasme, et comme lui, elle va vieillir au fil des aventures. Dans les années 80, elle apparaît avec des ridules, et quelques cheveux blancs. Bien sûr, elle est de son époque, et, en bon milanais, le dessinateur veille à ce qu'elle soit à la pointe de la mode, dans un décor très design.
D'ailleurs, dans la galerie, si certaines planches, pour public averti, sont placées dans un recoin en une sorte d'enfer, il est rappelé que Valentina, et d'autres héroïnes de Crepax, seront utilisées à des fins publicitaires, pour une marque de vêtements notamment. Crepax a aussi réalisé nombre de pochettes de disques.

Vieillir avec son dessinateur
Photographe, trotskiste, elle a aussi une vie de famille, mariée à un critique d'art, Philippe Rembrandt, et mère d'un petit Mattia, né en 1970. Crepax lui imagine une biographie et utilisera un dessin de sa propre fille Caterina pour présenter le talent créatif de Valentina à 7 ans, en 1949. Tout cela étant conté et dessiné au fil de… 2600 planches dans lesquelles, outre sa vie quotidienne, réelle, on découvre son activité onirique et fantasmatique.
Homme de grande culture, Crepax a aussi trouvé le temps d'illustrer les grands classiques érotiques – Histoire d'O, Justine, Emmanuelle… – ou fantastiques – Dracula, Frankenstein, Docteur Jeckyll et Mister Hyde, et de rendre hommage à de grands auteurs (Kafka…), cinéastes (Eisenstein…) ou plasticiens (Kandinsky, Calder…).
En bon architecte, il structurait ses planches de manière très moderne, inventant l'hyperfragmentation en multipliant les minuscules cases, les inserts disposés en colonnes ou en séries. Grâce au matériel employé, papier épais et encre de Chine très coûteuse, les planches conservent une fraîcheur impressionnante, au service d'héroïnes dont le point commun est avant tout d'être libres.
"Nous nous sommes tant aimés, Valentina", Guido Crepax
Rétrospective BD Où Galerie Martel, chaussée d'Ixelles 337, 1050 Bruxelles, Tél : + 32 (0) 2 721 79 57 – galeriemartel.com Quand Jusqu'au 11 avril, du mardi au samedi de 14h30 à 19h.
