La Biennale s'est ouverte sous les orages de tous genres
De nombreux nuages – météo comme politiques – se sont accumulés à l'ouverture de la 61e Biennale d'art de Venise.

- Publié le 06-05-2026 à 13h55
- Mis à jour le 08-05-2026 à 15h55

La pluie tombait à verse ce mercredi matin à Venise, pour la preview de la Biennale avant d'être ouverte pour le public du 9 mai au 22 novembre. Elle se déploie, toujours plus grande, aux Giardini, à l'Arsenale et dans divers lieux de Venise, avec 111 artistes du monde entier et 99 pavillons nationaux. Mais elle s'ouvre dans un climat de polémiques nombreuses, frappée par le climat international, avec des appels au boycott.
Intitulée, In Minor Keys, cette Biennale avait été préparée par la commissaire choisie, l'excellente Koyo Kouoh, première femme venue du Sud à avoir cet honneur. Mais elle est morte subitement en mai 2025 à l'âge de 58 ans, d'une reprise foudroyante de son cancer. Elle ne fut pas remplacée. Son équipe a repris entièrement son projet.
La presse italienne a relevé qu'il n'y avait pas un seul Italien choisi pour les deux grandes expos, centrées il est vrai sur les artistes du Sud global. Mais parmi les 111 noms choisis il y a des artistes belges ou résidant en Belgique : Sammy Baloji, Otobong Nganga, Philip Aguirre y Otegui, Carsten Höller, Léonard Pongo. Sans parler des Belges choisis dans les pavillons nationaux : Miet Warlop pour la Belgique, Aline Bouvy pour le Luxembourg, l'Espagnol de Belgique Oriol Vilanova pour l'Espagne et le rappeur belgo-congolais Damso à l'initiative du premier pavillon du Congo RDC à une Biennale de Venise, avec neuf artistes. Sans oublier aussi ceux qui sont dans le off (Koen Van Mechelen, Peter Buggenhout dans le nouveau lieu, un palais, de la fondation de Dries Van Noten…)
Mais les vrais orages, ce sont les guerres actuelles qui ont fait irruption dans la Biennale : l'invasion de l'Ukraine et les massacres à Gaza et en Cisjordanie. Des appels au boycott ont été lancés, car une participation à Venise dans un pavillon national fait partie du soft power d'un pays "voulant faire oublier ses condamnations par la Cour internationale de Justice".
La question russe
En invitant la Russie, alors qu'elle avait été exclue lors des deux éditions précédentes en 2022 et 2024, la Biennale a suscité une tempête de protestations, jusqu'à celles du gouvernement italien et de la Commission européenne. Le président de la Biennale l'Italien Pietrangelo Buttafuoco s'est accroché contre tous, à l'idée d'une Biennale non-politique où chacun peut venir.
Le jury international, composé entièrement de femmes, a alors démissionné pour protester. Il était chargé de choisir les grands prix pour les meilleurs pavillons et les meilleurs artistes. La Biennale a répliqué en annonçant des prix qui seront alors choisis par le public et annoncés en fin de Biennale le 22 novembre, une idée déjà qualifiée de "populiste et démagogique".
Menacée de perdre ses subsides européens (2 millions d'euros), la Biennale a annoncé que le pavillon russe ne serait ouvert que les journées presse et fermé ensuite, réduit à des vidéos à l'extérieur. Ce mercredi, on pouvait cependant visiter le pavillon russe, dans une atmosphère surréaliste sans bien savoir s'il fermera bien dès samedi ! Mais, bientôt, le ciel gris se teintait de fuchsia. Celui des fumigènes de militants Pussy Riot, aux cagoules assorties. Ils étaient accompagnés de Femen seins nus barrés de "Russia kills". Le sit-in n'a duré qu'une demi-heure devant le pavillon russe avant que la foule de manifestants anti-russes ne se disperse en agitant des drapeaux ukrainiens.
L'Ukraine qui est bien présente à la Biennale avec un grand cerf en béton comme un origami de Zhanna Kadyrova, une œuvre passée brièvement par Bozar au mois de mars.
La présence d'Israël aussi a donné lieu à un appel au boycott signé par 178 artistes et commissaires de 25 pavillons nationaux (dont le belge). Mais la Biennale a confirmé la présence d'Israël, dont le pavillon a été déplacé à l'Arsenale, celui des Giardini étant en travaux. Tout près du pavillon du Liban !
En 2024, le pavillon était resté fermé, l'artiste Ruth Patir ayant choisi de ne pas inaugurer son exposition pour protester contre la guerre à Gaza.
Cette année, l'ombre de Trump a pesé dans le choix d'Alma Allen, artiste inconnu pour représenter les États-Unis. Le choix devait porter sur un artiste "célébrant les valeurs américaines et excluant toute œuvre promouvant diversité, équité et inclusion". L'Afrique du Sud a renoncé, elle, pour la première fois depuis 2011, à sa participation suite à un désaccord avec l'artiste choisie sur fond de différend autour de la guerre à Gaza. Et l'Iran a renoncé à venir à Venise.
De nombreux artistes et commissaires des pavillons nationaux manifesteront vendredi contre la politique de la Biennale d'accepter les pavillons russe et israélien à l'appel de l'Artists Not Genocide Alliance. On parle d'une manifestation sur la Via Garibaldi à côté des Giardini et la fermeture ce jour-là, pour un temps, de nombreux pavillons (dont le belge). Une première depuis une action menée jadis contre l'apartheid en Afrique du Sud. Inaugurant mercredi le pavillon belge, la ministre de la culture en Flandre Caroline Gennez a approuvé l'idée que l'art est politique et ne peut être qualifié d'apolitique comme le dit la direction de la Biennale.
Formidable Miet Warlop
Dans ce climat étrange, le pavillon belge fait forte impression. Il était cité cette année dans la courte liste des pavillons à ne pas manquer. Et c'est à juste tire, tant l'énergie qui s'en dégage est contagieuse. Pour la première fois une artiste venue des arts de la scène occupe le pavillon belge à la Biennale d'art, Miet Warlop, (avec Caroline Dumalin comme commissaire) celle qui nous a enthousiasmé avec ses spectacles One Song et Delirium.
L'artiste toujours à mi-chemin des arts de la scène et des arts plastiques offre au pavillon pavillon belge une performance non-stop dans la foulée de son extraordinaire One Song. À ne pas manquer, tant l'énergie qui s'en dégage est contagieuse. Neuf performeurs et musiciens à la fois portent plus de 200 plaques de plâtre sur lesquels sont sculptés des mots dans toutes les langues et les déposent sur une estrade couvrant tout l'espace du pavillon. Ils le font jusqu'au bout de leurs forces, sous une musique très rock, très forte. Même les danseurs chantent, tapent des pieds, des mains. Elle est intitulée IT NEVER SST. La musique est signée Micha Volders.

On est plongé dans le pavillon dans une sorte de jeu de vagues entre les artistes, créant une variété de mots et de phrases (never, will, do, yes, peur, cura, hey, salam, why, etc.) réalisés en public par un sculpteur installé dans une alcôve du pavillon et qui remplit des moules au sol avec du plâtre pour que les performeurs les brandissent, les déposent ensuite sur des grandes étagères où à la fin les fracassent. Les gradins sont remplis d'instruments de musique (grosses caisses et tambours). Entre les sept danseurs/performeurs, le sculpteur et la foule internationale de la Biennale (700 000 visiteurs attendus) règne d'emblée une tension, celle de la recherche d'une connexion humaine par les mots dans un monde toujours "en marche". Les danseurs semblent sans cesse en recherche de nouvelles phrases, à la recherche du sens, de l'espoir. Ils sont un miroir de nos vies aujourd'hui, de nos cerveaux bousculés, à la recherche d'une signification qui sans cesse nous échappe. Des mots brandis comme le faisaient les prophètes (de malheur ?) dans la Bible. Miet Warlop nous offre un vrai spectacle de près d'une heure, prenant, jubilatoire, épuisant pour les performeurs qui évoque bien, dans la langue imaginaire et poétique que forment les mots alignés, le chaos du monde.