Le spectre d'une "Australie blanche et pure"
- Publié le 15-04-2003 à 00h00
D urant toutes ces années, je n'appartenais à nulle part, je n'étais personne. Je n'avais aucune attache physique ou morale mais quelque chose en moi sentait qu'il existait un endroit pour moi; un "chez moi" que j'ai découvert bien des années plus tard, quand j'ai rencontré maman pour la première fois."
Cette phrase, extraite des témoignages recueillis par Jean-Xavier de Lestrade et Denis Poncet dans leur très beau documentaire "Une Australie blanche et pure", résume, à elle seule, les ravages causés par la politique d'assimilation brutale mise en place en Australie à la fin du XIXe siècle. Une politique dont les répercussions sont encore difficilement mesurables aujourd'hui. Comment, en effet qualifier la détresse de deux générations d'aborigènes éduqués dans le déni et le dégoût de leur identité, de leurs racines?
ÉRADIQUATION PROGRAMMÉE
A l'époque, l'Australie clamait à la face du monde le chant arrogant de sa jeunesse et de sa réussite:
"Une vraie nation, une grande civilisation, une nouvelle race et une nouvelle pensée du corps et de l'esprit." Une idéologie qui, selon elle, lui permettait de savoir ce qui était bien pour tous, y compris les enfants des autres, sous-entendu cette race aborigène dont une société évoluée devait à tout prix se débarrasser.
Le prix à payer fut celui de la douleur et des larmes. Celles des milliers d'enfants arrachés à leurs parents pour devenir au mieux domestiques ou garçons de ferme et soumis, dans l'intervalle, aux mauvais traitements et au dénigrement "subtil" systématique, causes de troubles psychologiques profonds et de multiples dépressions. Le corollaire de cette politique d' épuration fut en effet de conduire à la délinquance et à la drogue des milliers d'adolescents, de pousser à l'alcoolisme et à la folie des milliers de parents et d'avoir rendu tant d'hommes et de femmes "incapables d (e s)'aimer". Détruisant chez certains à jamais l'image de soi, qui ne découvraient souvent que bien plus tard - dans le regard de ceux dont le système les avait soigneusement tenus éloignés - qu'ils n'étaient pas vraiment Blancs.
Le 27 mai 1997, un rapport explosif de 700 pages est présenté devant le Parlement australien. Intitulé "Les ramener à la maison" mais mieux connu sous le nom d'"Enquête sur les bébés volés", il révèle que, de 1880 à la fin des années 60, les autorités australiennes ont kidnappé des dizaines de milliers d'enfants aborigènes pour les placer dans des orphelinats ou des familles d'accueil afin qu'ils y soient "éduqués en vue de l'assimilation". Une politique fondée sur le dogme de la supériorité de la race blanche, menée à bien avec le secours de tous et la bénédiction de l'Eglise.
"Nous sommes convaincus que ce qui a été fait correspond à la définition en droit international de génocide et de crime contre l'humanité", déclarait à l'époque Sir Ronald Wilson, président de la Commission australienne des droits de l'homme. Un an plus tard, le 27 mai 1998, un million d'Australiens venaient signer un registre d'excuses; le clergé catholique demandait officiellement pardon à la communauté aborigène, mais le gouvernement a refusé d'être tenu pour responsable - et donc d'envisager un dédommagement - "pour des faits relevant du passé".
"Une Australie blanche et pure", J.-X. de Lestrade et Denis Poncet - Little Bear, France 3, RTBF (1998).
© La Libre Belgique 2003
