Le souffle noir de Corneau
Le Métropole à Bruxelles, le Dorchester à Londres, le Ritz à Paris, c'est généralement dans le fauteuil d'un palace qu'on installe un grand metteur en scène pour le soumettre à la question. Un réalisateur qui vous accueille chez lui, c'est l'exception. Avec Alain Corneau, elle devient extraordinaire.
- Publié le 24-10-2007 à 00h00

entretien
à Paris Le Métropole à Bruxelles, le Dorchester à Londres, le Ritz à Paris, c'est généralement dans le fauteuil d'un palace qu'on installe un grand metteur en scène pour le soumettre à la question. Un réalisateur qui vous accueille chez lui, c'est l'exception. Avec Alain Corneau, elle devient extraordinaire. C'est que le réalisateur de "Tous les matins du monde", ce film consacré au musicien baroque Marin Marais, habite dans le quartier du... Marais au coeur de Paris. Arrivé à l'adresse, on vérifie plutôt deux fois qu'une, l'immeuble est historique comme en témoigne le panneau d'information. Il porte le nom d'hôtel d''Almeras et fut construit en 1611 par Louis Métézeau, l'architecte de la grande galerie du Louvre et de la place Dauphine. Le code est bon. Entrons.
"Pour seule excuse, j'habite ici depuis 35 ans, à l'époque, le quartier était loin d'être aussi prisé. Je travaillais alors avec un producteur qui était aussi agent immobilier, il se ruinait d'un côté et se refaisait de l'autre. J'ai eu la chance des ignorants..." s'esclaffe Alain Corneau de ce rire qui n'appartient qu'à lui tout en jetant un oeil sur son grand jardin sans vis-à-vis. A couper le souffle.
De quoi nous ramener à l'objet de la visite "Le Deuxième Souffle". La formule s'appliquerait bien à ce réalisateur qui après avoir excellé dans le policier (Police Python, Le Choix des armes, Série noire) s'en est écarté pour un parcours original passant par la biographie musicale (Tous les matins du monde), l'autobiographie (Le nouveau monde), l'introspection (Nocturne indien) et même Amélie Nothomb (Stupeur et tremblements).
"Mon deuxième souffle ! Bien sûr que si, s'esclaffe-t-il à nouveau. Mais, je ne m'en suis aperçu qu'à la fin du tournage. J'ai vu le film de Melville adolescent, j'ai été collé au mur, il m'a marqué à tout jamais. Il m'a fallu 40 ans pour revenir à ce grand texte, revenir à ce qui m'a formé et que je n'ai pas pu faire, car dans les années 70, c'était trop tard, on est allé en banlieue, filmer Dewaere et Depardieu. Le cinéma policier était devenu réaliste, naturaliste; les grandes mythologies n'avaient plus place. Pourtant, Giovanni me disait "N'oubliez pas que le film noir doit faire rêver". Je sais, mais j'ignorais comment faire, il fallait attendre. Aujourd'hui, je sais. Je sais qu'il faut le garder à son époque, je sais qu'il doit être intemporel, et je sais qu'il faut le filmer de la manière la plus moderne possible, avec les moyens de maintenant, mais en revenant au texte de José, à sa charge éternelle. Pour moi, il ne peut être question de remake. J'ai juste revisité un grand texte comme on le fait au théâtre avec Molière. C'est une chose qui me paraît naturelle. La question du remake se résout en une seule phrase. Soit on pense que le film de Melville est l'adaptation d'un bouquin nul et alors c'est un remake. Soit, on pense que c'est un grand texte et alors c'est une nouvelle version. C'est la magie des grands textes, ils peuvent être la matrice de plusieurs films différents. Et le texte de José est une pure mécanique tragique"
Les talibans du remake
De fait, ce qui rend "Le deuxième souffle" fascinant, c'est de voir les mêmes mots, les mêmes scènes, bouger, évoluer parce que joués par une autre génération d'acteurs. "Les acteurs d'aujourd'hui disent autre chose que les acteurs de l'époque. Quand on voit Auteuil, il y a une force incontestable dans son jeu, mais aussi un doute plus profond qui ressemble à notre époque. La question d'identité - qui suis-je ? - est peut-être plus brûlante aujourd'hui. C'est une question que Gu interprété par Daniel pose plus que Ventura. Il en va de même avec le personnage féminin. Melville ne le traite pas, ce qui fait mon film est un quart d'heure plus long. Les acteurs sont à la fois des interprètes et des sujets, ils parlent de leur époque."
Mais si aucun amateur de Molière ne se plaindra d'une dixième version du "Malade imaginaire"; il en va autrement pour les remakes au cinéma. "Pas d'accord, conteste Corneau. Il y a une maladie française du remake, il y a des Talibans. Avant que j'annonce mon projet, Melville c'était "Le Cercle rouge", "Le samouraï". Et aujourd'hui "Le deuxième souffle" est son plus grand film. Restons sérieux. Il n'y a qu'en France, qu'on trouve cette crispation sur la notion d'auteur, ce raidissement culturel réactionnaire."
De fait, personne ne reproche aujourd'hui à Kenneth Branagh de mettre en scène "Le limier" de Mankiewicz, ni à John Woo de vouloir tourner "The Red Circle", sa version du... "Cercle rouge". Ce qui n'est pas pour déplaire à Corneau, fasciné par l'Asie - son film et sa maison en témoignent - comme Melville l'était par l'Amérique. "Pour moi, la noblesse du film noir, c'est l'acceptation du genre collectivement. Toutes les influences sont bonnes, tous les films sont nécessaires les uns aux autres. Quand nous désertions ce genre et les Asiatiques l'investissaient. C'est grâce à eux que nous pouvons reprendre aujourd'hui. C'est un aller-retour."
Retour à Bruxelles, loin du Marais.
Critique du "Deuxième souffle" dans "La Libre Cinéma" de ce mercredi 24 octobre.
Tous les matins du monde Actualité chargée pour Alain Corneau avec la sortie de l'édition DVD collector, de son film aux sept césars "Tous les matins du monde", accompagné dès lors de sa bande originale. "C'était une obsession pour moi de faire un film dont la musique serait le corps central, se souvient Alain Corneau. En fait, c'est un film collectif, tricéphale. Sans Jordi Savall, pas de film. Sans Pascal Quignard, pas de film. Sans mon équipe et moi, pas de film. Et puis, il y eut ce succès inattendu, une merveilleuse surprise qui vient d'un miracle : l'accord de l'image et de la musique. Mais ce film n'aurait jamais existé sans les dizaines d'années de travail obscur du renouveau baroque, Jordi a travaillé des années dans le noir. Alors que ce film réussisse à mettre tout ce travail en lumière, c'est le comble du bonheur." Quinze plus tard, le bonheur est intact pour le spectateur.
