Débrouille forcée pour le court belge

Si le cinéma belge francophone a le vent en poupe - la sélection cannoise, révélée ce mercredi, en apportera une nouvelle preuve... -, il ne faudrait pas oublier que sa vitalité, il la puise d'abord dans le court métrage.

Hubert Heyrendt

Si le cinéma belge francophone a le vent en poupe - la sélection cannoise, révélée ce mercredi, en apportera une nouvelle preuve... -, il ne faudrait pas oublier que sa vitalité, il la puise d'abord dans le court métrage. Parmi les réalisateurs qui ont émergé dernièrement, tous ou presque se sont, en effet, fait remarquer grâce à leurs courts : "Travellinckx" pour Bouli Lanners, "Quand on est amoureux c'est merveilleux" pour Fabrice Du Welz, "Alice et moi" pour Micha Wald...

Passé directement au long avec "Folie privée", Joachim Lafosse peut sembler être une exception. Son parcours est pourtant très proche de celui de n'importe quel jeune réalisateur belge. Il suffit de voir "Ça rend heureux", sorte de making of de son premier long et, plus généralement, tableau quasi documentaire de l'état du cinéma belge francophone, pour s'en rendre compte. Mais si faire un premier long en Belgique n'est pas une partie de plaisir, produire un court se révèle un vrai parcours du combattant.

Comme tant d'autres jeunes réalisateurs qui sortent chaque année des écoles de cinéma, Michel Bier peut en témoigner. Diplômé de l'IAD, son film de fin d'études, "Né un 14 février", ne s'est pas réellement fait remarquer en festivals. Difficile, dès lors, de poursuivre dans cette voie. Pour vivre, il est donc devenu directeur de castings pour Benoît Mariage ("Cow-boy"), Bouli Lanners ("Eldorado"), Alix de Maistre ("L'hôte") ou Eric-Emmanuel Schmitt, qui prépare son second film, "Oscar et la dame en rose", avec Michèle Laroque... Entre deux castings, il trouve de plus en plus difficilement le temps d'écrire des scénarios avec sa complice Alice de Vestele.

Pourtant, leur carrière semblait démarrer sous les meilleurs auspices ! Leur premier projet pro, "Noël 347", fut, en effet, encensé par la Commission de sélection de la Communauté française, qui leur offrit 30 000 € d'aide à la production. Une fois le film tourné et présenté au Festival du court métrage de Bruxelles l'année dernière, l'avis fut inverse... "Ils ont été très durs... Et une fois qu'on est dans leur collimateur, c'est très difficile. C'est un organe pas très cohérent ni conséquent avec ses choix, car sa composition change régulièrement." Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Leur second script, "Terril Story", bien que gagnant du concours de scénario du Festival de Bruxelles, fut carrément exclu par la Commission de sélection, sans possibilité de pouvoir le représenter lors d'une autre session. Récemment, les deux jeunes réalisateurs ont cependant retrouvé espoir, leur dernier scénario ayant finalement décroché, au second tour, une aide de 40 000 €.

La somme peut sembler rondelette. Mais, pour tourner le film dans des conditions acceptables, il en faudrait le double - chose possible, par exemple, si le producteur conclut un partenariat avec la France, où le film peut être présenté au CNC... En clair, cela signifie que, sur le film, personne ne sera sans doute payé - "Et encore, quand je dis qu'avec le double d'argent, on pourrait payer les gens, ce ne serait que 25 € par jour..." La situation n'a rien d'exceptionnel. Au contraire, il s'agit plutôt de la norme dans le court métrage. "On est dans l'illégalité, car, aux yeux du chômage, il est interdit de travailler bénévolement. Si l'administration fiscale venait mettre son nez, il n'y aurait plus de court métrage en Belgique. Il y a une vraie hypocrisie", affirme Michaël Bier. Lequel, quand il fait le casting d'un court métrage, renonce également à être payé...

Pour s'en sortir, la débrouillardise est donc de mise : faire jouer son réseau de connaissances pour rameuter des techniciens et des comédiens, trouver des arrangements avec les boîtes de location de matériel, dénicher quelques sponsors...

Ces conditions difficiles sont confirmées par Céline Masset, dont l'asbl Un soir... un grain ne se contente pas d'organiser le Festival du court métrage de Bruxelles, mais s'est également lancée dans la production. "C'est très difficile. Pour l'instant, nos quatre films ont été refusés par la Commission de sélection. Heureusement, le dernier, "Stencil", a quand même obtenu une aide à la finition (env. 15000 €, NdlR)... Certaines boîtes de production, plus renommées, ont sans doute plus de chance que nous. Quand on n'est pas connu, il y a plus de résistance. C'est plus facile en France, où il y a plus de guichets à qui s'adresser, entre le CNC, les Régions... Chez nous, si on n'a pas la Commission, c'est quasiment impossible...". En effet, ni Wallimage ni le tax shelter ne sont vraiment ouverts au court métrage...

Nathalie Meyer, elle, a une vision un peu plus rose de l'économie du court. A la tête de la Big Family, elle s'est spécialisée - elle est d'ailleurs la seule à proposer ce type de service en Belgique - dans la distribution de courts métrages à l'étranger. Depuis 2002, elle a ainsi travaillé sur 230 films. "On s'occupe de les inscrire dans 50 festivals à travers le monde, mais on gère aussi les ventes télé et DVD." En six ans, son rôle d'intermédiaire est devenu de plus en plus facile, les directeurs de festivals, qui ont appris à la connaître, étant plus à l'écoute aujourd'hui. Si l'Internet peut aussi se révéler un nouveau support pour la diffusion des courts, pas question pour l'instant d'y brader les films. "On croit dans l'économie des courts métrages; on ne va pas aller les donner gratuitement sur Internet. Cela dit, la VOD peut s'avérer intéressante. Surtout dans quelques années." En tout cas, pour Nathalie Meyer, le court s'est révélé un passage pour le long, puisque, pour la première année, la Big Family apporte désormais son expertise à des longs métrages... Espérons que les jeunes cinéastes pourront suivre le même parcours.

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