Des vérités qui dérangent
A l'instar du personnage qui lui donne son titre, le film "Wall-E" est une drôle de machine. Lorsque les artistes d'un studio qui a mis l'imagination au pouvoir signent un blockbuster estival, l'incohérence peut guetter au détour des scènes.
- Publié le 30-07-2008 à 00h00
A l'instar du personnage qui lui donne son titre, le film "Wall-E" est une drôle de machine. Lorsque les artistes d'un studio qui a mis l'imagination au pouvoir signent un blockbuster estival, l'incohérence peut guetter au détour des scènes. Comment, en effet, ne pas voir en Buy'n Large, la world company responsable de l'Armageddon écologique qui a ravagé la Terre, un avatar du producteur du film : Disney. "Wall-E" n'est d'ailleurs pas à l'abri du consumérisme galopant. La campagne marketing qui a précédé le film use des mêmes techniques que celles déployées par Buy'n Large : spots publicitaires tous azimuts, teasing via internet,... Pixar a même été jusqu'à concevoir des faux spots publicitaires "Buy 'n Large" !
Comme un petit placement de produit ne fait jamais mal, c'est sur un I-Pod (conçu et fabriqué par le principal actionnaire de Pixar, Steve Jobs) que le petit robot se repasse en boucle ses comédies musicales favorites. Détail piquant : pour mieux apprécier ces classiques, Wall-E recourt à un écran-loupe. Comme si Andrew Stanton envoyait un message à son patron : "Ok Steve, ton I-Pod, c'est sympa, mais pour regarder des films, pffff...". Or, l'un des objets du deal historique entre Disney et Pixar n'est-il pas précisément de permettre à Jobs de diffuser sur son baladeur multimédia les contenus audiovisuels de Disney ?
Dans le genre "je scie la branche sur laquelle je suis assis", les scénaristes ont poussé le bouchon plus loin, tendant un miroir à peine déformant au gros (c'est le cas de l'écrire) de son public : comment ne pas reconnaître dans les humains atrophiés et brainwashés de la seconde partie du film les spectateurs des multiplexes américains, abrutis par les pubs et la téléréalité et engrossés au soda et au pop-corn ? L'allusion est si évidente que le film a suscité les réactions de lobbies américains. "Est-ce que les cinéphiles obèses iront dépenser de l'argent pour voir un film qui caractérise leurs propres corps comme étant la première étape vers le déclin de l'humanité ?" s'interroge le site CalorieLab. Fatshionista, autre site au nom sans équivoque, s'offusque : "Je ne suis pas sûr d'avoir déjà vu une corporation dépenser autant d'argent dans le but d'insulter ses propres clients." Ouïe...
Comme si ça ne suffisait pas, "Wall-E" se fait aussi attaquer pour son discours écologiste. Vicieux, Greg Pollowitz, animateur d'un blog sur le site de la revue conservatrice National Revue, déclare : "je vais faire ma part pour éviter un éventuel Armageddon environnemental en boycottant tous les produits Wall-E.". Kyle Smith, chroniqueur célèbre pour ses positions pro-Bush et anti-démocrates, n'a manifestement pas apprécié que, dans le film, le président de Buy'n Large, utilise une des phrases emblématiques de George W. Bush depuis le début de la guerre en Irak ("Stay the course" : "Garder le cap") : " Pourquoi un film de Disney/Pixar se croirait intéressant, ou divertissant, ou même original, en reproduisant le même genre de railleries anti-Bush qui rendent les shows du soir si ennuyeux?" Beaucoup pour le petit Wall-E, fut-il solidement bâti.
