L'année des idéalistes

"Slumdog Millionaire" rafle huit récompenses et laisse "Benjamin Button" sur la touche.Sean Penn remporte son deuxième oscar du meilleur acteur.L'Académie a privilégié les outsiders et les rêveurs. La cérémonie en images

A.Lo.
L'année des idéalistes
©AP

Slumdog Millionaire" a remporté huit oscars (sur les 24 décernés dimanche soir) parce que : A. C'est un bon film B. Il a du Boyle C. L'Académie des Oscars a été achetée D. C'était écrit

La réponse B. a sûrement joué. D'ailleurs Danny Boyle décroche l'oscar (son premier) du meilleur réalisateur. Mais l'affirmation D. serait la plus juste, à en croire le réalisateur, qui nous déclarait, en décembre : "En Inde, les assistants qui nous ont aidés à faire le film nous ont dit : "C'est un film à oscar". J'ai répondu : "jamais". Quand on a reçu les nominations pour les Golden Globes, ils m'ont appelé : "Tu vois, on te l'avait dit. C'était écrit. Vous, occidentaux, vous ne comprenez pas comment ces choses-là fonctionnent ". "

Prime à l'économie

Le Britannique avait, aussi, précisé préférer entre tous l'oscar du meilleur film. "Parce que c'est le film qui gagne et tous ceux qui l'ont fait." Vœu exaucé et renforcé par la quantité d'oscars venus récompenser les principaux artisans du film : le scénariste Simon Beaufoy pour la meilleure adaptation, le directeur photo Anthony Dod Mantle, le compositeur indien A.R. Rahman.

En face, le grand perdant de la soirée est d'ailleurs la superproduction "The Curious Case of Benjamin Button", qui se contente de miettes (effets spéciaux, maquillage, direction artistique). Si on les résume à leurs prémices, ces deux mélos déguisés sont pourtant fort proches : une histoire d'amour d'enfance régit le destin de leurs protagonistes. Mais les professionnels de la profession auront préféré l'originalité - et l'exotisme, et l'énergie - de "Slumdog" sur le classicisme magnifié de "Benjamin Button".

Inconsciemment, peut-être, l'industrie américaine a-t-elle voulu se rassurer en ces temps de crise, en décrétant qu'un film à petit budget (à peine 15 millions de dollars) et sans stars, peut non seulement faire un carton dans les salles (160 millions de dollars de recettes, et ce n'est sans doute pas fini) mais aussi remporter les plus prestigieuses récompenses. La prime à l'économie, en somme.

Chez les acteurs, dira-t-on que l'on n'est guère surpris ? Il y a toujours un petit avantage à incarner un personnage authentique. Sean Penn le confirme encore cette année dans son incarnation d'Harvey "Milk", militant de la cause homosexuelle dans les années 70. Ce qui n'enlève rien à la qualité, la nuance, la finesse de son interprétation sous la direction de Gus van Sant, mais qui a peut-être fait la différence au moment du vote (le public belge pourra juger sur pièce dès ce mercredi). Cinq ans après l'oscar du meilleur acteur pour "Mystic River", Penn double la mise, en raflant la statuette au nez cassé et à la barbichette de Mickey Rourke, que certains attendaient la scène du Kodak Theatre pour "The Wrestler".

Sean Penn et Dustin Lance Black, scénariste de "Milk", lui aussi récompensé, en ont profité pour lancer un appel en faveur du mariage gay (interdit en Californie depuis novembre) et des droits civiques. "Je pense que c'est le moment pour ceux qui ont voté pour l'interdiction du mariage homosexuel de s'asseoir et de réfléchir à leur grande honte et à la honte dans les yeux de leurs petits-enfants s'ils continuent à se comporter ainsi. Nous devons avoir des droits égaux pour tous", a déclaré l'acteur, très applaudi.

Quant à Kate Winslet, après deux Golden Globes, ce premier oscar, après six nominations en douze ans, assied son statut à Hollywood, mais donne aussi du grain à moudre à ceux qui reprochent à certains producteurs de miser sur l'effet "Holocauste" en vue des oscars. Procès injuste dans le cas du "Liseur", œuvre dont l'essence est ailleurs (sortie en Belgique le 4 mars) et où madame Sam Mendes livre une composition sans faille.

On le pressentait également : l'oscar du meilleur second rôle, posthume, rend hommage à Heath Ledger, retrouvé mort dans son appartement new-yorkais, en janvier 2008, six mois avant la sortie "The Dark Knight", où il incarnait un terrifiant Joker. Penélope Cruz est, elle, récompensée pour sa performance enflammée dans "Vicky Cristina Barcelona" de Woody Allen.

D'une manière générale, cette 81e cérémonie des oscars a aussi consacrée la figure de l'idéaliste réalisant son rêve. "Slumdog Millionaire" et ses bidonvilles, Harvey Milk et son activisme en faveur des minorités, " Wall. E", le robot écolo en quête d'absolu (qui vaut au réalisateur Andrew Stanton sur deuxième oscar du meilleur film d'animation), et le funambule Philippe Petit, dont le documentaire "Man on Wire" retrace l'équipée entre les tours du World Trade Center, reflètent, chacun à leur manière, les nouvelles aspirations de l'Amérique d'Obama.

A l'occasion de sorties de "Milk" et du "Liseur", nous publierons un entretien avec Gus van Sant et Dustin Lance Black le 26/02 et un entretien avec Stephen Daldry et Kate Winslet le 4/03.


Les principaux Oscars Meilleur film : "Slumdog Millionaire" Meilleur acteur : Sean Penn ("Milk") Meilleure actrice : Kate Winslet ("Le Liseur") Meilleur second rôle masculin : Heath Ledger ("The Dark Knight") Meilleur second rôle féminin : Penélope Cruz ("Vicky Cristina Barcelona") Meilleur réalisateur : Danny Boyle ("Slumdog Millionaire") Meilleur film étranger : "Departures" (Japon) Meilleur long métrage d'animation : "Wall. E" Meilleur scénario original : Dustin Lance Black ("Milk") Meilleure adaptation : Simon Beaufoy ("Slumdog Millionaire") Meilleure photographie : "Slumdog Millionaire" Meilleurs costumes : "The Duchess"

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