Anna Mouglalis, quand l'égérie de la marque devient le personnage
Après Audrey Tautou, Anna Mouglalis incarne Coco Chanel. Jusque dans la voix, avec une pointe d'accent du midi pour l'une, si rauque pour l'autre, elles sont on ne peut plus dissemblables. Mais Coco n'avait pas qu'un visage.
- Publié le 06-01-2010 à 04h15
- Mis à jour le 06-01-2010 à 13h29

Après Audrey Tautou, Anna Mouglalis incarne Coco Chanel. Jusque dans la voix, avec une pointe d'accent du midi pour l'une, si rauque pour l'autre, elles sont on ne peut plus dissemblables. Mais Coco n'avait pas qu'un visage.
Avez-vous vu "Coco avant Chanel" ?
Je n'ai jamais attendu un film aussi impatiemment. J'ai dû être la première à foncer le voir. Mais pour la première fois, je ne pouvais vraiment pas regarder un film comme un spectateur, car je me disais tout le temps : "Mais c'est mon rôle !" Et même si la période du film n'est pas la même, j'ai lu tellement de choses que j'avais l'impression que c'était mon passé (rires). C'était vraiment étrange !
Quelle était votre marge de liberté dans la mesure où vous êtes l'égérie de Chanel ?
C'est un privilège pour moi de travailler pour eux. Voilà huit ans que je suis plongée dans cet univers. J'ai passé tellement de temps dans les appartements privés de Coco Chanel, à l'occasion de séances photo ou d'interviews. J'ai même fait des siestes sur le divan où elle-même faisait la sieste. Dans sa maison, rien n'a changé, même les cendriers sont toujours là. Mais c'est toujours un endroit vivant grâce à Karl Lagerfeld qui entretient son esprit. Bien sûr, j'ai lu beaucoup sur Coco, mais ces huit années furent une préparation inestimable pour ce rôle. Elles m'en ont appris bien davantage que la lecture. De même que la proximité d'un designer comme Karl. De voir comment il prend son inspiration n'importe où, dans une chanson, un tableau. Pas étonnant que Coco se soit plongée dans la culture. Elle a organisé sa vie pour vivre indépendante, mais aussi au cœur de la culture des années 20-30 dont elle fut un grand mécène. C'est ce qui rend le personnage excitant à interpréter.
Une femme passionnante, mais guère sympathique.
Pour moi, elle représente le noir et le blanc, elle est un antagonisme vivant. Elle n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est bonne, et elle est mauvaise, avec aucune transition. Aujourd'hui, il faut plaire à tout le monde, plaire aux médias, il faut sourire, être sympathique. Elle n'était pas du tout comme cela.
Que connaissiez-vous de Chanel avant d'y travailler ?
Je ne viens pas d'un milieu très luxueux, mais ma grand-mère se parfumait au numéro 5. Chanel, c'est un monument en France. C'est même un symbole de la France dans le monde entier, c'est d'ailleurs pour cela que le cinéma lui accorde tant d'intérêt. Elle symbolise l'élégance, le style, ce qui est le contraire de la mode. Je porte Chanel tous les jours. Je ne peux plus me passer de la volupté d'un vêtement qui tombe toujours bien. Tous les vêtements devraient être comme cela.
Vous aviez beaucoup de documents à votre disposition. Avez-vous essayé d'incarner Coco Chanel le plus fidèlement possible, dans ses moindres gestes ?
Au départ, oui, j'ai voulu marcher comme elle, par exemple, mais Jan Kounen m'en a empêchée. Il estimait élégante ma propre façon de bouger, et il n'a pas voulu que je change. J'ai été soulagée, car cela me dérange toujours lorsque l'enjeu d'un film est de ressembler à la vraie personne au plus près. Un film est une fiction, et ce qui compte, c'est le charisme de la personne, d'ailleurs les visages de Chanel et Stravinsky ne sont pas très connus. En matière de biopic, je trouve que la meilleure approche est celle de Todd Haynes dans "I'm not There" quand Bob Dylan était interprété par plusieurs acteurs.
Il se fait que vous avez aussi incarné Simone de Beauvoir à l'écran. Voyez-vous des similarités entre ces deux femmes qui ont marqué le XXe siècle ?
Oui, beaucoup. Ce sont deux femmes qui se sont consacrées à leur travail, l'une à l'écriture, l'autre à la haute couture. Elles ont fait le choix de l'indépendance, de ne pas avoir d'enfant, de famille. Toutes les deux ont rompu avec leur milieu, avec leur classe sociale. L'une comme l'autre sont considérées comme des femmes très froides, mais l'une et l'autre étaient des séductrices.
Que sait-on exactement de cette liaison entre Coco Chanel et Igor Stravinsky ?
Pas grand-chose. Et cela ne se trouve dans aucune biographie. C'est sûr qu'elle a aidé financièrement Stravinsky, qu'elle a financé le retour sur scène du "Sacre du printemps". On sait qu'il a vécu un an avec sa famille dans la maison de Garches. Et qu'ensuite, elle lui a envoyé de l'argent tous les mois. Ils sont restés liés jusqu'à leurs derniers instants, car ils avaient beaucoup de respect l'un pour l'autre. Mais il y a un grand blanc qui ouvre la porte à l'imagination. D'autant qu'il existe des signes d'amour. Elle a toujours gardé près d'elle, près de son lit, la petite icône qu'il lui avait offerte. Et il y a un télégramme très passionné envoyé par Diaghilev à Coco Chanel, qui porte à croire qu'il existait autre chose qu'une amitié. Je ne pense pas qu'elle l'aimait, mais qu'elle était fascinée par son goût du scandale. Elle admirait le côté révolutionnaire de sa musique. C'est pour cela qu'elle veut l'aider. Elle l'invite chez elle, elle entend sa musique à côté de son bureau. C'est inspirant. Et elle veut être admirée par lui comme elle l'admire, et elle veut le fasciner comme il la fascine, car son chef-d'œuvre à elle, c'est sa vie. Toute sa vie, elle a dit : "Je ne suis pas une artiste, mais une styliste, je n'ai pas la prétention d'être une artiste."
