Eux, pas moches, pas méchants
En cuisine, on appelle cela la touche du chef. C'est ce petit quelque chose avec lequel l'homme à la toque donne à son plat une touche originale, exotique. Dans le monde hollywoodien de l'animation, cette touche est aujourd'hui bien souvent française. C'est Nicolas Marlet qui dessine le Kung fu Panda. Guillaume Artos, directeur artistique de Shrek, tous des anciens de l'école des Gobelins à Paris. A peine sortis de cette institution parisienne, certains immédiatement happés par les studios américains comme Carlo Vogele qui s'est retrouvé du diplôme au lendemain sur "Toy Story 3".
- Publié le 27-10-2010 à 04h15

Entretien à Deauville En cuisine, on appelle cela la touche du chef. C'est ce petit quelque chose avec lequel l'homme à la toque donne à son plat une touche originale, exotique. Dans le monde hollywoodien de l'animation, cette touche est aujourd'hui bien souvent française. C'est Nicolas Marlet qui dessine le Kung fu Panda. Guillaume Artos, directeur artistique de Shrek, tous des anciens de l'école des Gobelins à Paris. A peine sortis de cette institution parisienne, certains immédiatement happés par les studios américains comme Carlo Vogele qui s'est retrouvé du diplôme au lendemain sur "Toy Story 3".
Parmi ces Américains qui ont un œil sur l'Europe, il y a Chris Meledandri. L'homme dirige un petit studio d'animation, Blue sky, lorsqu'on lui propose, fin des années 90, de développer le département animation de la Fox. Il va ainsi offrir le jackpot au studio avec la trilogie de "L'âge de glace".
Aujourd'hui, il a monté sa propre société, "Illumination", avec laquelle il s'est associé à Universal. Un nouveau défi pour ce producteur à la recherche d'un espace entre les deux géants du secteur : Dreamworks et Pixar. Son idée ? Plutôt que de faire venir quelques Français à Hollywood, il a carrément délocalisé la production d'un long métrage en France. Il s'est ainsi associé avec le studio Mac Guff, celui qui avait notamment réalisé "Azur et Aznar" de Michel Ocelot. Et il a confié les commandes à deux Français : Pierre Coffin, le spécialiste des pubs animalières chez Mac Guff, auteur de courts métrages récompensés à Annecy, et un storyboardeur de chez Blue Sky, Chris Renaud.
Le résultat va se hisser au-delà des espérances, puisque "Despicable me" va engranger près de 250 millions de dollars durant l'été américain, certes derrière les 400 millions de "Toy Story 3", mais devant "Shrek 4" qui avait pourtant coûté 100 millions de plus. "Entre les suites "Shrek 4" et "Toy Story 3", "Despicable me" est apparu comme quelque chose de neuf pour le public, explique Chris Renaud. L'autre raison, c'est que les parents qui vont au cinéma pour faire plaisir à leurs enfants se sont aussi bien amusés. Et le bouche-à-oreille a été excellent. Et puis, les enfants ont adoré les Minions".
Justement, d'où viennent-ils ces Minions mignons, ces êtres jaunes à lunettes ? "Ce fut un travail d'équipe", enchaîne Pierre Coffin, pendant que son collègue se débat avec une abeille entrée sans badge sur la terrasse de Villa Cartier. La scène se passe au Festival du film américain de Deauville, dont "Despicable me" était un gros morceau du programme. "Au départ, ils ressemblaient à des gros balèzes bien baraqués un peu comme dans le "Seigneur des anneaux". Ils ne nous plaisaient pas beaucoup, et puis, cela coinçait, côté budget. Alors, on s'est dit, si on voulait avoir du nombre, autant faire très simple et avec des personnages qui ont du charme. On ne savait pas s'ils allaient parler au départ. On imaginait une comédie plutôt visuelle avec eux. J'ai tout de même demandé à un ingénieur du son de nous faire des propositions. Elles étaient très bizarres. Techniquement très spectaculaires, mais on ne comprenait pas ce que les Minions disaient. Surtout, on ne captait pas le sens : étaient-ils fâchés ou contents ? Alors, j'ai retravaillé cette idée-là, mais en soignant les intentions, pour qu'on puisse les comprendre."
L'autre explication du succès tiendrait-il à une touche européenne nettement plus appuyée ? "Beaucoup de studios américains utilisent des artistes européens venus de France, d'Espagne, d'Angleterre, constate Pierre Coffin. Mais ici, c'était toute la production qui travaillait en France. Et cela se voit. Regardez la façon dont les personnages font le chiffre 3. C'est à l'européenne, avec le pouce, l'index et le majeur. Car les Américains, eux, utilisent l'index, le majeur et l'annulaire. Toutefois, la différence entre une production européenne ou une production américaine, ce n'est pas la localisation, pas l'échelle de la production, mais l'efficacité de l'équipe. Nous avons réalisé ce film en moins de deux ans, et c'est impensable aux Etats-Unis. Je pense que la productivité a été extraordinaire. Les Français, les Espagnols, les Britanniques ont mis tout leur cœur dans ce projet. Et ce n'était pas une question de vitesse mais de motivation. Le fait qu'un grand studio américain propose un projet en Europe donnait aux Européens l'occasion de se mesurer à Pixar et à Dreamworks."
C'était cela le challenge ? "Non, affirme Pierre Coffin. Le challenge, c'était de donner une vie, une âme aux personnages, d'oublier complètement la technique, d'oublier la 3D pour s'intéresser à l'état d'esprit du personnage, ce qu'il est en train de vivre, son état émotionnel. Ce ne sont pas des prises de vues réelles, mais les acteurs doivent être bons. C'est d'ailleurs ce qui fait la différence à mes yeux entre un Pixar et un Dreamworks".
Tiens, pourquoi cette pique décochée en direction du studio de Mr Katzenberg ? La réponse tient peut-être en un mot, "Megamind", le titre de la dernière production Dreamworks, le nom du superméchant qui est aussi le "héros" du récit, comme l'est Gru dans "Despicable me".
" C'est un peu étrange, je vous l'accorde, concède Chris Renaud qui se retient de les traiter de copieurs. C'est sûrement un hasard si "Le monde de Némo" fut suivi par "Gang de requins".
