Jacques Demy, enchanté

Quand on entend le nom de Jacques Demy, on voit aussitôt Catherine Deneuve chanter "Je ne pourrais jamais vivre sans toi" sous un "Parapluie de Cherbourg", puis deux sœurs jumelles danser sur un podium à Rochefort. Anouk Aimée dans sa guêpière de "Lola".

Fernand Denis
Jacques Demy, enchanté
©REPORTERS

Quand on entend le nom de Jacques Demy, on voit aussitôt Catherine Deneuve chanter “Je ne pourrais jamais vivre sans toi” sous un “Parapluie de Cherbourg”, puis deux sœurs jumelles danser sur un podium à Rochefort. Anouk Aimée dans sa guêpière de “Lola”. Et Marcello Mastroianni… enceinte, assurément “L’événement le plus important depuis que l’Homme a marché sur la Lune”. Autant de films qui viennent de ressortir dans des éditions amoureusement soignées par Agnès Varda, entre autres.

Né à Pontchâteau en 1931, Jacques Demy découvre le cinéma dans une vitrine du fameux passage Pommeraye de Nantes. Il a 14 ans, achète la caméra et tourne bien vite son premier film avec des copains. Aux Beaux-Arts de Nantes, il fait la connaissance de Bernard Evein qui imaginera les décors de la plupart de ses films. Puis, il monte à Paris. Il travaille un temps dans le dessin animé avec Paul Grimaud, rencontre Prévert et devient l’assistant de Georges Rouquier. Le réalisateur de “Farrebique” produit d’ailleurs son premier court métrage avec lequel il est remarqué au festival de Tours en 1956. Demy, quant à lui, remarque une petite bonne femme aux yeux pétillants, c’est Agnès Varda qui deviendra sa compagne.

Cinq ans plus tard, il présente son premier long métrage “Lola”, alors que déferle la Nouvelle vague. Il y est automatiquement intégré. En 1964, c’est la consécration populaire et critique avec “Les Parapluies de Cherbourg”, Prix Delluc et Palme d’or. La France tient, enfin, son auteur de comédie (si on peut dire) musicale. “Les Demoiselles de Rochefort” (1967) constitue cet hommage pimpant à la comédie (cette fois, on peut le dire) musicale américaine. Demy croise les destins et mène la danse avec beaucoup de rythme et de légèreté. Il insuffle un sang revitalisé à un genre qui se meurt outre-Atlantique.

Logiquement, les Américains l’invitent à tourner chez eux “Model Shop” (1969). Demy revient en France pour porter à l’écran un conte pour enfants, c’est le magnifique “Peau d’âne” (1970). Les Anglais lui proposeront de faire de même chez eux en adaptant le “Joueur de flûte” (1971). De retour au pays, il tourne une comédie, “L’événement le plus important…” (1972). L’échec est terrible et injuste. Tendre et charmant, le film est carrément documentaire aujourd’hui sur la façon de vivre, début des années 70, sur les rapports du citoyen lambda et des médias.

En attendant, Demy est au placard. Il en sort pour “Une chambre en ville” (1982) qui déchire la critique et sera boudé par le public. Résultat, il devra encore patienter de très longues années avant de tourner, en 88, “Trois places pour le 26”, son tout dernier film, avec Montand, Fabian et les fidèles Michel Legrand à la musique et Bernard Evein aux décors. Ce devait être l’apothéose, ce fut le dernier flop. Injuste.

L’œuvre de Jacques Demy apparaît donc comme un gigantesque malentendu que le temps se charge de dissiper. Contre vents et marées, il s’est employé à franciser la comédie musicale, à s’approprier ce genre d’importation pour lui donner une consistance made in France. De fait, on y verra moins de ballets, mais plus de psychologie. Il innovera tant sur la forme, avec le fameux parlé-chanté, que sur le fond, en abordant des thèmes graves, entre autres la guerre d’Algérie dans les “Parapluies”, poussant ainsi le genre jusqu’à la tragédie musicale.

Parmi les cinq films qui ressortent, tous tournés en France, on est frappé par leur géographie des bords de mer. Lola est chanteuse au cabaret l’Eldorado de Nantes. On retrouve ensuite Jeanne Moreau joueuse dans “La Baie des Anges” à Nice. C’est à Cherbourg que s’embarquent les militaires pour l’Algérie et que pleure Catherine Deneuve. En revanche, à Rochefort, c’est l’été et toutes les “Demoiselles” sont en fête. Seul “L’événement” se déroule à Paris.

Au cours de ce canotage cinématographique, on est ébloui par les actrices que Demy place dans la lumière idéale, celle qui impressionne l’imaginaire pour toujours. C’est Anouk Aimée, astrale, en inoubliable Lola (en hommage à Lola Montes d’Ophuls). C’est Jeanne Moreau, en blonde platine, rongée par le jeu dans “La Baie des Anges”. C’est bien évidemment Catherine Deneuve, dont il aime montrer le visage, bouleversant à Cherbourg, charmant à Rochefort, actif dans son salon de coiffure à Paris.

Inclassable, Jacques Demy est un cinéaste enchanté à redécouvrir.


Lola – Les Parapluies de Cherbourg – Les Demoiselles de Rochefort – La Baie des anges – L’événement le plus important… Tous disponibles à l’unité (ARTE Video – Twin Pics).