Il était une fois le cinéma

L’ouverture d’"Hugo", plongée vertigineuse dans un mécanisme d’horlogerie géant, ne ment pas sur la marchandise : c’est l’histoire d’un petit génie de la mécanique signée par un orfèvre du cinéma.

Il était une fois le cinéma
A.Lo.

L’ouverture d’"Hugo", plongée vertigineuse dans un mécanisme d’horlogerie géant, ne ment pas sur la marchandise : c’est l’histoire d’un petit génie de la mécanique signée par un orfèvre du cinéma.

Martin Scorsese se fait un cadeau, et nous en offre un superbe avec ce conte aux sources du cinéma. Comme chacun sait, l’histoire de celui-ci commença avec l’arrivée d’un train en gare de la Ciotat. "Hugo" débute dans celle de Montparnasse Dans la tour de son horloge vit un orphelin, Hugo Cabret (Asa Butterfield, révélation du film). Caché de tous (et surtout de l’inspecteur de la gare interprété par Sacha Baron Cohen), il entretient toutes les pendules de la gare. Son seul compagnon est un automate acquis par son père peu avant sa mort. Pour le réparer, afin d’en percer le secret, Hugo vole des rouages dans la boutique de "papa" Georges (Ben Kingsley), un marchand de jouets acariâtre. Quand celui-ci prend un jour Hugo sur le fait et lui confisque son précieux carnet de notes, Hugo fait appel à la nièce de Georges, Isabelle (Chloë Moretz). La mécanique du destin se met en branle

On n’attendait pas Martin Scorsese sur un conte de Noël aux relents dickensiens. Et pour cause : au fur et à mesure qu’il révèle ses mystères, le vrai sujet s’impose : l’acharné cinéphile qu’est Scorsese ne pouvait que succomber au roman de Brian Selznick. Et son inventivité s’imposait pour le transcender à l’écran. Beaucoup des admirateurs de ses débuts sont restés perplexes devant son recours systématique aux effets spéciaux numériques depuis "The Aviator", et son éloignement autant du New York de son enfance que d’un certain réalisme. Scorsese pousse ici le bouchon encore plus loin avec son Paris des années folles recréé à coup de chromos numériques, peuplé de figures stéréotypées (la fleuriste, l’agent de police maladroit, la veille patronne de café et son amoureux transi) et nappé d’accordéon.

Mais ce décor à la théâtralité assumée est un trompe-l’œil. Il cache une nouvelle déclaration de Scorsese à la puissance évocatrice du cinéma. "Les films ont le pouvoir de capturer les rêves" , dit un réalisateur pionnier à un jeune garçon émerveillé. Le récit étant situé à une époque où le cinéma des pionniers cède la place à l’industrie, Scorsese en profite pour révéler au (jeune) public d’aujourd’hui quelques maîtres oubliés : Keaton, Chaplin, Harold Lloyd, Max Linder, Lon Chaney, Cecil B. DeMille, Griffith Scorsese, qui a couru le monde ces dernières années pour sensibiliser les cinéphiles à la préservation du patrimoine cinématographique mondial, se paie même le luxe de faire indirectement la promotion de sa World Film Foundation.

C’est là aussi que la troisième dimension du film - au propre comme au figuré - se révèle. "Hugo" ponctue avec panache une année qui aura vu Wim Wenders et Steven Spielberg offrir une profondeur nouvelle à la stéréoscopie dont d’autres usent et abusent. Le relief, dès la première image, est utilisé avec une rare maîtrise. Scorsese n’en fait pas un gadget destiné à en mettre plein la vue, mais bien un élément d’immersion. Le réalisateur compose ses plans avec rigueur. Et s’amuse aussi, comme lorsque dans un gros plan, le visage de Sacha Baron Cohen se rapproche imperceptiblement du cadre, dominant le spectateur qui se retrouve, comme Hugo, écrasé par la menace.

En recréant le studio de Méliès, en révélant au détour d’un flash-back les trucages artisanaux de celui-ci, et en y greffant le relief, ce qui n’aurait pu être qu’un geste vain ou iconoclaste devient une magistrale leçon de cinéma et une profession de foi : tout progrès technique est à prendre s’il contribue à rendre le rêve plus convaincant. Il y a cent seize ans, aussi incroyable que cela puisse paraître, une salle de spectateurs s’effraya, croyant qu’un train allait réellement sortir de l’écran sur lequel les frères Lumière projetaient leur premier film. Aujourd’hui, il en faut plus pour en mettre plein la vue. Scorsese n’y voit aucun inconvénient. A condition, souligne-t-il, que des artistes passionnés se trouvent à la manœuvre. "Hugo", formidable spectacle, démontre que Scorsese, bon an, mal an, croit toujours en la puissance de son art et s’amuse toujours à tourner des films. Un plaisir communicatif.

Réalisation : Martin Scorsese. Scénario : John Logan, d’après "L’invention d’Hugo Cabret", de Brian Selznick. Avec Asa Butterfield, Chloë Moretz, Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen,